Le téléroman, matrice des mythes amoureux québécois

Au Québec, les mythes amoureux proviennent d’un genre télévisuel, le téléroman, qui recycle souvent une littérature du terroir (exaltation du travail de la terre, de la vie de famille et communautaire) ainsi que des classiques du roman ouvrier.

Cette production culturelle, chronique de la vie quotidienne au style réaliste, contraste vivement avec la littérature romantique et les principaux mythes amoureux de la culture occidentale : Orphée descendu au royaume des Enfers pour sauver sa belle Eurydice, la malédiction de Tristan et Iseult, les amours contrariés d’Abélard et Héloïse, de Roméo et Juliette, d’Anna Karénine et de son amant… Dans ces récits tout de sentiments exacerbés, la passion débouche toujours sur la mort — voir mon billet.

Pour saisir le formidable impact du petit écran sur la société québécoise et apprécier la mythologie amoureuse de téléromans particulièrement marquants, un peu de recul historique s’impose.

Quand tout le monde en parlait

L’arrivée de la télévision au Québec, en 1952, a eu des effets paradoxaux.

Le petit écran, à ses débuts, a renforcé la cohésion sociale, car il n’y avait qu’un seul télédiffuseur dans les années 1950, CBC/Radio-Canada. Le gouvernement canadien, en créant une télévision publique, voulait faire contrepoids aux chaînes américaines et édifier une culture nationale. (La première chaîne de télévision privée au Québec, Télé-Métropole, a été inaugurée à Montréal en 1961. L’entreprise se nomme aujourd’hui Groupe TVA.)

Un peuple qui regardait le même téléjournal ou la même partie de hockey en direct sur les ondes de Radio-Canada s’informait à la même émission d’actualité, célébrait la même victoire ou encaissait la même défaite sportive. Le lendemain, à l’école et au travail, sur la voie publique comme dans la vie privée, tout le monde en parlait.

La télévision donnait de la visibilité à des évènements publics, pouvait inciter à sortir de chez soi, mais elle a aussi compromis plusieurs activités sociales : les cinéphiles n’avaient plus besoin des salles de cinéma pour visionner des films ; des amateurs de hockey et de baseball ont délaissé les arénas et les terrains de jeux, car ils pouvaient désormais assister aux matchs captés pour la télé ; des enfants, au lieu de jouer dehors, restaient scotchés devant les émissions qui leur étaient destinés.

Avec les années, la télé est devenu un frein au brassage de populations, à la socialisation et à la rencontre. Pour les patates de divan, il ne restait plus qu’à vivre l’amour par procuration, par l’intermédiaire du petit écran.

Le téléroman, spécificité québécoise

Au Québec, l’industrie de la télévision se distingue par la renommée du téléroman, feuilleton basé sur les joies et les peines d’une famille rurale, ouvrière ou de la classe moyenne. Les téléromans (et la télévision québécoise dans son ensemble) ont toujours connu une énorme faveur populaire comparativement au cinéma, au théâtre, à la littérature et aux autres arts.

Le téléroman archétype La Famille Plouffe (1953-1959, adaptation pour Radio-Canada du roman Les Plouffe de Roger Lemelin lancé en 1948) a mis de l’avant un imaginaire familial et amoureux tricoté serré qui demeure inchangé de nos jours. Cette famille ouvrière gravite autour de la mère (le père est un personnage moins imposant même s’il se donne parfois des airs autoritaires) et de la pièce centrale du logis, la cuisine. Les enfants grandissent tantôt en critiquant les adultes, tantôt en se montrant conformistes. Déchirés entre le confort du cocon familial et les sirènes de la liberté, ils finiront par « se caser » à leur tour, c’est-à-dire s’installer en couple et fonder une famille.

Avec Les belles histoires des pays d’en haut (Radio-Canada, 1956-1970, d’après le roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon publié en 1933), « la belle et la bête » est devenu un autre thème de prédilection. « La plus belle fille du village devenue l’otage de l’ogre, suite à la traîtrise de son père. Donalda est prisonnière, condamnée à la misère et aux travaux serviles. L’avaricieux Séraphin ne lui fera pas d’enfant ; il la confine pour ses besoins personnels et son bon plaisir sadique », résume l’anthropologue et sociologue Jean-Pierre Desaulniers, l’un des premiers universitaires qui s’intéressa sans préjugés à la télévision populaire québécoise, dans son ouvrage De La famille Plouffe à La petite vie : les Québécois et leurs téléromans (Musée de la civilisation/Fides, 1996, p. 91).

Dans Le Survenant (Radio-Canada, 1954-1957, adapté du roman de Germaine Guèvremont publié en 1945), qui se déroule au Chenal du Moine (petit hameau près de Sorel) en 1910, un inconnu s’installe dans la communauté agricole sans révéler son nom, ni son origine. Il y reste quelques mois, échangeant sa force de travail contre le gîte et le couvert. Les habitants du Chenal du Moine sont fascinés par cet individu qui a voyagé, qui a vu du pays. La jeune Angélina devient amoureuse du bel étranger… qui disparaît sans laisser un mot d’adieu.

Les Filles de Caleb (Radio-Canada, 1990-1991, adaptation de la série romanesque d’Arlette Cousture publiée en 1985-1986) se déroule aussi dans le Québec d’autrefois, en Mauricie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Émilie Bordeleau, enseignante dans une école rurale, se pâme pour un coureur de bois, Ovila Pronovost. Elle hésite entre l’attachement à ses semblables et l’appel du large incarné par Ovila.

Les personnages de séducteurs, dans Le Survenant et Les Filles de Caleb, n’utilisent pas le verbe pour charmer les créatures du sexe opposé. « La seule présence de leur corps suffit à séduire », remarque en 2007 le sociologue de la sexualité Michel Dorais. (Source : L’Actualité vol. 32 no 4, 15 mars 2007, p. 24.)

« Giacomo Casanova, l’aventurier qui sévissait dans les cours européennes au 18e siècle, et les personnages fictifs de Don Juan et de Cyrano de Bergerac envoûtent les femmes par la parole. L’aspect physique importe peu. Ce sont le raffinement et la poésie des mots qui font fondre les cœurs. Ce modèle n’existe pas dans la psyché collective des Québécois », écrit le journaliste de L’Actualité en paraphrasant Michel Dorais. (Ibid.)

La vie ordinaire et l’amour

Le téléroman a peu évolué depuis ses débuts dans les années 1950. « Tous les éléments fondateurs étaient déjà là », observe Jean-Pierre Desaulniers en 2002. « Il n’y a pas vraiment de différence entre La Famille Plouffe et Le Retour », téléroman diffusé par TVA de 1996 à 2001. (Source : Cap-aux-Diamants, la revue d’histoire du Québec no 68, hiver 2002, p. 40.)

« Un téléroman chasse l’autre, une télésérie en fait oublier une autre mais parfois, des amours s’imposent, durent et deviennent de tout petits mythes pour consommation locale », écrit en 1999 le journaliste Réjean Tremblay, aussi auteur de télésériées à succès (Lance et compte, Scoop).

Réjean Tremblay spécifie, à propos des Belles histoires des pays d’en haut : « elles sont des milliers de femmes à s’être revues dans le personnage de Donalda. Jeune femme mal mariée, fidèle à un homme qui la possédait au lieu de l’aimer, femme sacrifiant l’homme de sa vie pour accomplir la volonté paternelle. »

Et sur Les Filles de Caleb, avec le couple impossible Émilie Bordeleau/Ovila Pronovost : « Toujours cette image de l’homme qui fuit l’engagement, qui rêve aux grands espaces, toujours l’image de cette femme qui s’engage dans l’amour et qui est responsable de la survie du couple. » (Source : La Presse, 31 décembre 1999, p. 5.)

On chercherait longtemps dans les téléromans un amour passionné, à l’exception des Filles de Caleb (les comédiens Marina Orsini et Roy Dupuis se sont surpassés, et on parle encore de la fameuse scène mettant en vedette des chevaux s’accouplant). Dans tous les téléromans, la vie domestique domine, prévisible et monotone. Les personnages sont souvent écrasés par la routine et le poids des traditions. Le gouffre entre leurs rêves d’avenir et la plate réalité semble insondable. Aucune perspective de changement, même lorsque surgit l’amour. Un nouveau couple reproduit le même modèle de vie privée et familiale, prévisible et monotone.

« Contrairement à ce que l’on croit, la culture québécoise n’est pas dominée par le romantisme, l’idéalisme ni même le lyrisme, entendus comme autant de caractéristiques qui la déconnecteraient du réel. En vérité, le trait constitutif de sa manière de voir et de penser, c’est le prosaïsme », fait valoir un professeur de littérature, Mathieu Bélisle, dans son essai Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Leméac, 2017, quatrième de couverture).

Le sens d’une existence, au Québec, se limite ainsi au terre-à-terre : « une recherche de simplicité et de naturel, le goût de l’authenticité et de la familiarité, l’attention accordée à la présence sensible des êtres et des choses, l’amour pour les situations modestes et les vies minuscules, l’attachement au sens commun », énumère Mathieu Bélisle (Bienvenue au pays de la vie ordinaire, p. 9.) L’essayiste aurait pu écrire la même phrase pour décrire l’ADN du téléroman.

Records de cotes d’écoute

Il faut souligner que plusieurs téléromans, parfaits miroirs d’une nation, ont connu une extraordinaire popularité et ont battu des records de cotes d’écoute* :

  • En novembre 1962, plus de 2,6 millions de Québécois ont suivi Les belles histoires des pays d’en haut sur une population totale d’environ 5,2 millions d’habitants.
  • Le temps d’une paix a rassemblé plus de trois millions de téléspectateurs le 1er décembre 1986.
  • Le 31 janvier 1991, la moitié de la population du Québec (3 664 000 personnes) s’est passionnée pour les amours d’Émilie et d’Ovila, personnages des Filles de Caleb.
  • Blanche, le 11 novembre 1993, a attiré 3,3 millions de Québécois.
  • 20 mars 1995 : plus de la moitié de la population de la province, soit 4 098 000 téléspectateurs, a assisté en direct à un épisode de La petite vie, téléroman sur lequel il faut s’attarder.

La petite vie (télédiffusée de 1993 à 1998) est la satire d’un couple de la classe moyenne, les Paré : pôpa et môman, époux dans la cinquantaine dont le train-train est constamment dérangé par l’irruption de leurs enfants et de divers visiteurs. Môman ne s’intéresse qu’à sa cuisine, son mari à ses sacs de vidanges, et leurs rapports sont toujours conflictuels. Il ne subsiste plus grand-chose de leur vie sentimentale et on devine sans peine que leur dernière relation sexuelle n’est qu’un lointain souvenir.

Ce méta-téléroman amplifie jusqu’à l’absurde les ingrédients de base du genre télévisuel et met en scène une culture amoureuse et familiale que les Québécois ont immédiatement reconnu : la cuisine pièce centrale de la maisonnée, le dévouement de la mère de famille et les lâchetés de son mari, leurs sempiternelles luttes de pouvoir, les normes conjugales qu’on ne peut remettre en question (fusion, fidélité), l’obligation de « communiquer » sur tout et sur rien — ce qui produit un verbiage incessant.

La famille Paré est très bavarde, mais refuse de débattre d’enjeux de fond et encore moins de changer son mode de vie. « Aussi, les divorces, les menaces de séparation ou les promesses de succès qui sortiraient le membre de la “petite vie” du clan ne se concrétiseront jamais », relèvent l’historien Roger Payette et le politologue Jean-François Payette dans un essai intitulé Une fabrique de la servitude : la condition culturelle des Québécois (Fides, 2015, p. 117). La famille Paré préfère préserver l’unité de façade qui la soude plutôt que de prendre le risque de modifier ses habitudes, de rompre avec l’univers de la vie ordinaire.

(*Source des cotes d’écoute : le livre de Jean-Pierre Desaulniers De La famille Plouffe à La petite vie, p. 18.)

D’où vient la Saint-Valentin ?

Dès l’Antiquité, le mois de février a été associé à l’amour et aux fiançailles. Dans la Rome antique, le dieu de la fertilité, Lupercus, était fêté le 15 février. Çà et là dans l’Europe médiévale, des fêtes populaires se déroulaient lors des premiers dégels, vers la mi-février, lorsque la nature sortait de sa torpeur. Le peuple soulignait alors son plaisir de pouvoir enfin s’évader des maisons après les longs mois d’hiver.

Les historiens et spécialistes ignorent où et quand ces fêtes ont vu le jour (certains soutiennent que leur origine remonte aussi loin qu’au XIIe siècle), mais il est certain que ces fêtes comportaient des jeux, des danses et des tirages au sort qui permettaient aux célibataires de flirter, de séduire.

Le 14 février n’était pas encore une date charnière. Une croyance voulait que les oiseaux s’accouplent ce jour-là, mais des fêtes se déroulaient aussi le 13 février et à d’autres moments.

La plupart de ces occasions de rencontre se déroulaient autour d’un feu ou d’un foyer, avec divers jeux symboliques associés aux braises et aux cendres — le feu symbolisant la purification, les cendres la renaissance. Les Valentins et Valentines étaient souvent appelés « fiancés des cendres ». (Il y aurait d’ailleurs un lien entre « fiancée des cendres » et le personnage de Cendrillon. L’histoire de Cendrillon que nous racontons aujourd’hui aux enfants provient du célèbre conte de Charles Perrault, écrit en 1697, et Perrault connaissait peut-être la tradition populaire médiévale qu’il aurait délibérément modifiée.)

Carte de Saint-Valentin, vers 1910

Il existait aussi en février des superstitions qui laissaient croire aux célibataires qu’ils allaient bientôt convoler en justes noces. Par exemple, les Wallons se regroupaient autour d’un gros feu au milieu duquel ils avaient planté une perche surmontée d’un vieux balai. La perche brûlait et le balai tombait sur l’assemblée, désignant une jeune femme ou un jeune homme assuré de se marier en premier.

Mais pourquoi dit-on « Saint-Valentin » ? Qui était ce saint ?

Dans l’histoire du christianisme, plusieurs religieux surnommés Valentin ont mérité la canonisation pour leurs talents de guérisseurs. Plus de 20 personnalités différentes, selon des spécialistes !

L’Église a semble-t-il géré, rationalisé ses nombreux saints Valentin en insistant sur un personnage ayant vécu en Italie au début de l’ère chrétienne et en occultant les autres.

Le plus connu de ces saints est ainsi un prêtre italien décapité en 273 après Jésus-Christ sur l’ordre de l’empereur romain Claude II le Gothique. Une légende veut que ce pieux Valentin ait miraculeusement guéri une fille de la cécité tandis qu’il était en prison et qu’il soit aussi tombé amoureux.

Mais il y eut un autre saint Valentin et prête italien décapité à Rome, en 269 ou en 280 après J.-C. selon les sources. Ce martyr aurait lui aussi rendu la vue à une jeune fille, ce qui le place en concurrence avec son homonyme.

De nombreuses légendes ont circulé sur ces deux personnages. Des historiens croient que ces deux saints Valentin guérisseurs et décapités ne sont qu’une seule et même personne. La plupart des dictionnaires et encyclopédies que l’on peut consulter aujourd’hui ne mentionnent que le saint martyrisé sous Claude II le Gothique, certains ouvrages citent les deux saints.

Le saint ou les saints Valentin ont peu en commun avec la rencontre amoureuse, outre la légende et le fait que tout bon chrétien prêche l’amour universel. Alors quel lien avec une fête des amoureux ?

Il existait, au début du Moyen Âge, un culte à saint Valentin. L’Église a tout bonnement décrété que saint Valentin sera désormais le patron des amoureux. La date retenue pour la fête de ce saint, le 14 février, reposerait sur une croyance médiévale, amplifiée par la littérature courtoise, voulant que les oiseaux s’accouplent ce jour-là. Les oiseaux, symboles d’amour angélique, correspondaient bien à l’imagerie chrétienne.

Il est aussi permis de croire que l’Église cherchait à contrôler les fêtes profanes, ces joyeux rassemblements de célibataires à la mi-février.


Ces informations proviennent d’encyclopédies ainsi que d’un ouvrage exclusivement consacré aux origines de la Saint-Valentin, Valentines et Valentins, publié en 2004 par une association française, Le Cercle d’Études Mythologiques. Ce livre reproduit des textes anciens et dévoile des recherches inédites.

Petite histoire des reines et duchesses du Carnaval de Québec

Le premier carnaval d’hiver à Québec a été célébré en 1894, mais c’est à partir de 1954 que l’événement a eu pour mandat de stimuler le tourisme et le commerce en février, période creuse après Noël et le Nouvel An. En 1955, le Carnaval a été assorti d’un concours de beauté et de personnalité. Aux reines représentant des associations locales ont succédé, à compter de 1957, sept duchesses (les organisateurs du Carnaval ont divisé la région de Québec en sept territoires nommés duchés) parmi lesquelles triomphe une reine.

Les candidates au concours étaient d’abord sélectionnées en fonction de leurs qualités féminines, puis devaient se faire élire à la tête d’une association ou d’un duché.

De 1955 à 1958, le titre convoité de reine était automatiquement attribué à la représentante de l’association ou du duché qui avait généré la plus importante contribution à une campagne de financement du Carnaval grâce à des activités à l’échelle locale.

Ce couronnement de tiroir-caisse, très peu carnavalesque, en mécontentait plusieurs. À compter de 1959, les organisateurs du Carnaval ont procédé à un tirage au sort pour élire la reine. Un cérémonial très attendu, avec un suspense qui plaisait beaucoup au public.

Se hisser au rang de duchesse ou de reine représentait une aventure inouïe pour les jeunes femmes de l’époque, transformées en célébrités. La toute première reine du Carnaval, Estelle Côté, a défilé dans les rues de la ville devant plus de 200 000 personnes et a été encensée lors d’un grand bal au Château Frontenac. « Dans le temps, le Carnaval et le titre étaient très prestigieux. Elle a été propulsée en 1955, et après, elle était souvent invitée dans des soirées ou des événements comme membre honoraire et elle prenait ça au sérieux », a raconté son neveu Fernand Côté en 2015 au Journal de Québec.

« Être duchesse du Carnaval, c’était un tremplin pour la vie », a déclaré en 2014 la duchesse de Montcalm du Carnaval 1966, Carole Cloutier, au journal hebdomadaire Québec Express (1er janvier 2014, p. 3).

Ci-dessous, le couronnement d’Estelle Côté, reine des Curleurs (les joueurs de curling, l’association qu’elle représentait — source : page Facebook de la Société historique de Québec).

Concrètement, les duchesses et la reine servaient de levier local de financement et jouaient un rôle d’ambassadrices du Carnaval. Emblématiquement, tout leur vocabulaire et leur décorum étaient calqués sur la monarchie : « Sa Majesté la reine », la « noblesse du Carnaval de Québec », de « gracieuses souveraines » régnant sur leurs sujets festifs, etc., avec des parades, bals et cérémonies fastueuses dignes d’une altesse royale. Cet apparat rappelait aussi celui du mariage, avec son élue en robe blanche qui attire tous les regards.

Le 3 janvier 1957, Le Clairon Maskoutain résume le protocole du couronnement de la reine :

« La cérémonie du couronnement débute par l’entrée solennelle de la Reine élue, entourée des six duchesses comme dames d’honneur. Installée sur un trône, la Reine est couronnée d’un diadème serti de pierres précieuses et reçoit un sceptre d’argent également orné de pierres brillantes, lequel est le symbole de sa souveraineté. Quelques jours plus tard, la Reine visite son royaume au cours d’une grande parade du Couronnement, où elle prend place dans un carrosse d’un blanc éclatant, tiré par quatre chevaux noir de jais. »

« Du jour au lendemain, c’est comme s’il y avait du sang royal qui coulait dans nos veines », se remémorait Carole Cloutier au Québec Express.

Les hommes, pour leur part, s’illustraient dans la traversée du fleuve Saint-Laurent en canot en plein hiver — sur l’eau et sur les glaces ! — organisée par le Carnaval, activité sportive unique au monde. (Depuis plusieurs années, la Ville de Québec et le gouvernement provincial tentent d’inscrire cette tradition au patrimoine mondial de l’UNESCO – voir l’article du quotidien de Québec Le Soleil du 29 décembre 2008.)

Un documentaire de 1956 sur le Carnaval de Québec, produit par l’Office national du film du Canada (ONF), met en vedette les premières reines et la traversée du fleuve en canot, entre autres attractions :

Une période faste pour les concours de Miss

Le Carnaval de Québec était symbolisé par une mascotte, le Bonhomme Carnaval, et ses compagnes, les reines et duchesses. Ces dernières s’inscrivaient dans la vogue des concours célébrant la quintessence du sex-appeal et de la belle personnalité au féminin.

Le concours Miss America a été créé en 1921 et Miss Canada en 1945. Miss World, basé au Royaume-Uni, a vu le jour en 1951 ; à ne pas confondre avec Miss Universe, lancé en 1952 par une entreprise américaine de vêtements.

Des villes élisaient également leurs Miss. Toronto a inauguré dès 1926 un concours récompensant des Miss en maillot de bain. Au Québec, de nombreux championnats féminins ont vu le jour dans la seconde moitié des années 1940 lors de carnavals ou de festivités commémoratives organisés par des municipalités. Les candidates, parrainées par des associations et des notables de leur localité, devaient mettre de l’avant non seulement les séduisants dons de la nature qui les avantageaient, rehaussés par leur élégance vestimentaire, mais aussi leur vertu (de célibataire) et leurs valeurs (chrétiennes), leur capacité à chanter, à danser et à s’exprimer en public – avec un sourire éclatant et dans les étroites limites d’un discours convenu. Les gagnantes remportaient des prix tels que des vêtements, des meubles, des bijoux, etc. Auréolées d’une gloire locale, elles tiraient parti de leur popularité… jusqu’au prochain concours annuel.

Des radiodiffuseurs comme CKAC patronnaient des concours de Miss. À Montréal en 1950, un jeune éditeur, Pierre Péladeau, a lancé le concours Miss Rosemont pour doper les ventes de son Journal de Rosemont (de nos jours, le conglomérat Québecor — fondé par Pierre Péladeau en 1965 — inscrit le concours Miss Rosemont dans la trame officielle de son histoire). Et en 1950 se déroula à l’Université de Montréal le premier concours Miss Quartier Latin, qui a honoré l’étudiante idéale.

Ci-dessous, les lauréates et les finalistes du concours Miss Montréal le 16 avril 1948.

À ses débuts, le Carnaval de Québec réservait le concours de duchesses aux femmes célibataires âgées de 18 à 23 ans. Celles qui s’adressaient au secrétariat du Carnaval recevaient un formulaire à remplir. Bon an, mal an, l’équipe du Carnaval traitait des centaines de formulaires.

« Il suffit d’avoir un physique agréable, une belle éducation, d’obtenir la permission de ses parents et de ses employeurs, et d’être prête à accepter les sacrifices qu’impose la possession d’un sceptre… », résume le quotidien La Presse du 13 octobre 1960, p. 22.

Un jury effectuait une première sélection en convoquant des candidates à des entrevues à huis clos.

Le Soleil du 20 novembre 1959, p. 3, révèle que sur 150 candidates retenues pour l’édition 1960 du Carnaval, 31 ont réussi la première « épreuve ». Le jury a dû procéder à un second tour pour enfin choisir les sept élues. À noter, ce jury mixte était composé de cinq hommes et six femmes. Lorsque le jury ne parvenait pas à prendre une décision à l’unanimité, un « comité d’honneur » formé de trois hommes devait trancher. « On les a jugées quant à la façon dont elles savent se présenter devant le grand public, quant à leur instruction et à leur éducation, quant à leur savoir-vivre et quant aussi à leur caractère », indique Le Soleil. « […] il était très important qu’elles soient très sociables, vu qu’elles seront appelées à passer plusieurs journées entières ensemble. »

En 1959, la duchesse Lise Métier (duché de Laval), « 20 ans, 5 pieds 6 pouces, pèse 125 livres, a les yeux bleus, les cheveux bruns et est sténographe pour l’Industrielle, Compagnie d’assurance », énumère un journal de Sainte-Marie-de-Beauce (Le Guide, 30 décembre 1959, p. 7.), qui spécifie :

« Elle possède une personnalité impressionnante, franche, directe, elle est très sensible aux remarques et aux conseils et désire sincèrement que tout le monde l’aime. […] Elle est très dynamique et elle est peut être la plus athlétique des duchesses. […] Elle aime les sports, natation, quille, danse. […] Jolie, charmante et cultivée telle est Lise 1ère à qui nous souhaitons le trône du Carnaval 1960 de Québec. »

Les années d’expansion

Dans les années 1950 et 1960, le Carnaval de Québec jouissait d’une popularité croissante. Ce carnaval d’hiver, le plus important au monde, a attiré en 1962 environ 220 000 personnes domiciliées dans la région de Québec et 125 000 touristes, selon les estimations. Le Carnaval saturait l’infrastructure touristique de la ville, hôtels et restaurants ne pouvaient satisfaire la demande. En 1969, plus de 400 000 personnes ont assisté à la parade principale du Carnaval dans une ville qui ne comptait pas encore 500 000 habitants. Le couronnement de la reine, avec son spectacle, constituait l’une des activités les plus populaires, télédiffusée à compter de 1971. (Source des statistiques : Hulbert, François. « Le rayonnement et l’impact économique du Carnaval de Québec », Cahiers de géographie du Québec vol. 15 no 34, 1971, p. 79-80.)

Sur quelques photos, admirez les duchesses et reines du Carnaval de Québec en 1957, 1958, 1959, 1960, 1961 et 1962.

Un court métrage de l’ONF, Geneviève, a capté l’ambiance dans les rues de Québec et près du Château Frontenac pendant le Carnaval de 1964. (Cette fiction tournée avec la technique d’un documentaire est une réalisation de Michel Brault, avec les comédiennes Geneviève Bujold et Louise Marleau et, dans le rôle de celui qui s’éprend des deux jeunes femmes, Bernard Arcand — frère du cinéaste Denys Arcand.)

Une aspirante duchesse du Carnaval devait multiplier les activités sur le terrain et cultiver son carnet mondain pour espérer conquérir son duché. À titre d’exemple, Francine Kirouac, en lice pour le duché de Lévy en janvier 1967, a rencontré le maire de Montréal le 12 janvier, dans la métropole, et est revenue à Québec en avion le jour même pour participer à une émission télévisée ; le 13 janvier, cérémonie à l’hôtel de ville de Québec qui a marqué l’arrivée officielle du Bonhomme Carnaval, suivie d’une réception à l’hôtel de ville et d’une activité supplémentaire à la Brasserie Dow ; le 22 janvier, visite d’un hôpital ; le soir, cocktail en compagnie de notables et de l’exécutif du Carnaval ; le 24 janvier, elle a été reçue par le premier ministre du Québec ; sans compter toutes les activités de financement dans son duché.

Le 25 janvier, Francine Kirouac a été couronnée duchesse de Lévy lors d’une cérémonie au Casino Variétés à Lauzon. Pendant le Carnaval, du 14 au 27 février, elle ne s’appartenait plus. Flanquée d’une dame de compagnie, son existence se confondait avec l’événement.

« Dans un document officiel du Carnaval de Québec ayant pour titre “ Sorties des duchesses ” [1967], nous dénombrons 125 activités. Chaque collège, chaque hôpital, chaque club social, chaque association, chaque poste de radio ou de télé souhaite la venue de celles-ci », écrit l’historien Jean Provencher dans Le Carnaval de Québec : la grande fête de l’hiver (Commission de la Capitale nationale/Éditions MultiMondes, 2003, p. 85 ; l’ouvrage reproduit des extraits du journal intime de Francine Kirouac).

Jusqu’à la fin du Carnaval, les duchesses étaient logées à temps plein au Château Frontenac. Le Soleil du 31 janvier 1969, p. 21, décrit leur arrivée dans l’hôtel de luxe :

« Les sept duchesses du Carnaval d’hiver 1969 ont pris possession de quartiers particuliers au Château Frontenac hier soir. Elles y trouveront une chaude hospitalité jusqu’à la fin du Carnaval, soit le 18 février prochain. Leur dame de compagnie s’est évidemment installée elle-même au milieu de ses pupilles. Une vaste chambre leur sert de garde-robes. Les duchesses auront donc sous la main les nombreuses toilettes dont elles se pareront pour assurer l’éclat des festivités sociales et sportives des prochaines semaines. »

L’envers du décor

Le Québec des années 1960 a fait évoluer la condition féminine. La création d’un ministère de l’Éducation en 1964 a établi l’égalité d’accès à tous les programmes d’études pour les garçons et les filles. La députée québécoise Marie-Claire Kirkland a fait adopter la même année une loi sur l’autonomie juridique de la femme mariée : une épouse pouvait enfin administrer ses biens, signer un contrat et effectuer des transactions bancaires sans quémander l’autorisation de son mari. Ont suivi la fondation de la Fédération des femmes du Québec (1966, groupe de pression féministe formé de membres individuels et d’associations), la création des cégeps en 1968 (ce qui a ouvert les portes des études supérieures et techniques à toute une génération de jeunes femmes), sans oublier des interventions du gouvernement fédéral comme la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (1967) et la réforme de la législation sur le divorce en 1968.

Dans les années 1970, la scolarisation des femmes progressait, ce qui leur a permis de prendre de plus en plus de place sur le marché du travail. Le nombre de mariages demeurait stable et l’on convolait encore assez jeune en moyenne (environ 25 ans pour les hommes et 23 ans pour les femmes), mais des couples vivaient « accotés » en repoussant le mariage aux calendes grecques, les séparations se multipliaient et le divorce était de moins en moins marginal. Le mouvement féministe était agité par une tendance radicale qui contestait systématiquement et plus énergiquement l’ordre social.

Dans ce contexte, le Carnaval de Québec semblait anachronique avec son concours pour jolies jeunes femmes célibataires aux mœurs irréprochables, ces charmantes créatures qui connaîtront une gloire éphémère avant de se consacrer au mariage, et l’imaginaire « conte de fées » des reines et duchesses. Un Carnaval sourd aux critiques qui dénonçaient l’exploitation de la femme-objet par les concours de beauté…. jusqu’à ce qu’un film documentaire dévoile l’envers du décor.

En 1974, un jeune cinéaste nommé Robert Favreau a entrepris de documenter la compétition féminine du Carnaval — une autre production de l’ONF. Les dirigeants de l’événement ont collaboré au tournage, croyant qu’il valoriserait la 20e édition du concours, en laissant Robert Favreau filmer de l’intérieur le processus de sélection des candidates, l’élection des duchesses et de la reine. Choqué par le sexisme de l’organisation, le cinéaste a établi une complicité avec des aspirantes duchesses et leur a donné la parole. Certaines se disaient désillusionnées, parfois humiliées :

  • « On nous traite comme de la marde […] Ça fait trois semaines qu’on est embarquées là-dedans, ça fait trois semaines qu’on rêve en couleurs », se plaint une aspirante duchesse après avoir appris qu’elle n’est pas l’élue à la tête de son duché.
  • Une aspirante duchesse, après avoir participé à une présentation des candidates devant la presse : « Je me sentais ridicule. »
  • La même aspirante duchesse : « Pour eux autres [les organisateurs], on est peut-être quelque chose pour attirer le monde au Carnaval… Ils se servent des femmes pour attirer les hommes, comme si on n’était pas capables de le faire toutes seules ! »
  • Question à une aspirante duchesse non élue : « Tu ne te représenteras pas [au concours] ? — Non, c’est fini, j’ai fait rire de moi une fois. »

« Je devinais très clairement où s’en allait le film et je savais aussi que l’organisation du carnaval serait furieuse », a raconté Robert Favreau à la revue de cinéma Séquences en 1989.

« La principale difficulté a été de faire en sorte, durant le tournage, qu’elle [l’organisation du Carnaval] ne s’en rende pas compte. Nous nous retrouvions dans le paradoxe où nous étions en train de faire l’analyse d’un système machiste assez méprisant, tout en étant obligés de faire des blagues cochonnes dans les coulisses avec les organisateurs, simplement pour qu’ils gardent l’impression que nous étions de leur côté » — Robert Favreau.

Le documentaire de deux heures et 42 minutes, intitulé Le soleil a pas d’chance, allait révéler au grand public ce qui se déroule dans les coulisses : l’accueil réservé aux candidates (traitées comme des numéros, au sens propre), les questions intrusives, les blagues salaces et les commentaires déplacés de la part de membres des jurys, l’enquête menée sur l’emploi et l’entourage des candidates retenues au premier tour, les répétitions (chansons, chorégraphies) et le cours « d’enrichissement féminin » imposés aux duchesses, les discours paternalistes dont on les abreuve à longueur de journée. Ne tentent même pas d’échapper à la caméra des profiteurs qui s’empressent de consoler trop affectueusement des duchesses en pleurs, d’autres qui multiplient les prétextes pour embrasser leur favorite, des mononcles obnubilés par leurs fantasmes de harem…

Avant la première du film, la relation entre le cinéaste et les dirigeants du Carnaval s’est dégradée. Ces derniers ont obtenu le 27 novembre 1975 une injonction temporaire de la Cour supérieure du district de Québec pour interdire la diffusion du long métrage, le temps de déposer une demande d’injonction permanente.

Dans le quotidien Le Soleil du 29 novembre 1975, Robert Favreau s’est justifié : « Ça n’a jamais été mon intention de démolir le Carnaval, pas plus que de ridiculiser les filles, mais plutôt de stigmatiser la bêtise des hommes et ce qu’elle fait aux femmes. »

Le 1er décembre, le cinéaste a fait valoir au tribunal que selon son contrat avec les dirigeants du Carnaval, ceux-ci ne possèdent pas un droit de regard sur le film terminé. L’injonction levée, Le Soleil a pas d’chance a pris l’affiche dans un cinéma de Québec en bénéficiant de la publicité gratuite fournie par la couverture médiatique de l’affaire judiciaire.

Le documentaire a déstabilisé l’organisation du Carnaval. Par exemple, sa vice-présidente à l’information du comité de promotion régiona­le a démissionné le 3 décembre 1975 en déclarant publiquement : « Le film de Robert Favreau m’a ouvert les yeux » sur des duchesses « littéralement considérées comme des idiotes. » (Le Soleil, 4 décembre 1975, p. A10.)

Ce n’était pas l’avis d’une duchesse de la cuvée 1975, Dominique Tremblay : « Après avoir vu le film, j’en déduis qu’il n’est qu’un simple projet à thèse non représentatif. […] En au­cun moment, je ne me suis sentie exploitée par les hommes ou par le Carnaval, je me suis fait un honneur d’être moi-même et de le rester. » (Le Soleil, 10 décembre 1975, p. A4.)

Pendant les années qui ont suivi Le soleil a pas d’chance, le concours du Carnaval de Québec a subi une baisse d’intérêt : « au lieu de 350 candidates habituelles qui postulaient pour devenir duchesses, leur nombre a chuté à 120 environ » jusqu’en 1980, relate Robert Favreau.

Les remises en question des années 1980 et 1990

Au début des années 1980, le carnaval d’hiver traversait une mauvaise passe. Le public ne manifestait plus l’enthousiasme d’autrefois. Une récession économique répandait un parfum de déprime. Et le concours de duchesses était taxé de sexisme.

Le congrès du Parti Québécois de décembre 1981 a adopté une résolution demandant au gouvernement (alors dirigé par ce parti) de ne plus subventionner « tout événement social, culturel ou sportif, qui utilise la femme de façon sexiste dans un but publicitaire ou symbolique », en visant implicitement le Carnaval de Québec.

Dans Le Soleil du 7 février 1983, p. A-14, un chroniqueur fait remarquer (avec une pointe d’ironie) que le marasme économique, un taux de chômage d’environ 14 % et un douloureux conflit de travail opposant le gouvernement provincial aux syndicats du secteur public ont réussi à éclipser un sempiternel sujet de discussion dans la capitale, « les affres du Carnaval de Québec ». Le chroniqueur ajoute que « le concours des duchesses, toujours aussi sexiste sur le fond, est passé comme du beurre dans la poêle à frire ».

1982 fut une année de crise pour le Carnaval, dont l’existence était remise en question. Pour sortir de l’impasse, les dirigeants de l’événement ont tendu la main aux citoyens. Des journaux ont publié cet appel : « Le Carnaval de Québec doit-il cesser d’exister ? Continuer à vivre ? Vous avez des commentaires, des cri­tiques, des idées, des suggestions sur le sujet ? Le Comité d’étude sur l’avenir du Carnaval de Québec formé par la Communauté urbaine de Québec est intéressé à les connaître. » (Voir Le Soleil, 24 avril 1982, p. A-11.)

Sur les 45 mémoires reçus par le Comité, provenant d’organismes et d’individus, de rares voix ont contesté les reines et les duchesses. La direction du Carnaval a choisi de les maintenir.

Au même moment, le collectif théâtral Les Folles Alliées montait une comédie musicale, Enfin duchesses !, parodie de la cour du Carnaval. Un spectacle acclamé aux quatre coins du Québec, en tournée jusqu’en 1985. (En 1983, Enfin duchesses ! a été immortalisée en vidéo et son texte publié par les Éditions des Folles Alliées.)

Trois décennies plus tard, la ministre québécoise du Travail Agnès Maltais, députée de Taschereau (dans la ville de Québec) et ancienne comédienne des Folles Alliées, se souvenait encore des paroles d’une chanson d’Enfin duchesses ! qu’elle a interprétée à 125 reprises sur les scènes de la province :

« T’organises un beau party, tu fais venir de beaux bébés, ça vend des chars, ça vend d’la bière. Les filles tu les fais rêver, avec un beau conte de fées, tu dis que tu penses à leur carrière. »

Outre les accusations de sexisme, le climat est venu ternir le royaume des duchesses. Le Carnaval 1983 a pâti d’une température au-dessus du point de congélation et d’abondantes pluies. « Jamais cela ne s’était vu : pour la première fois en 29 ans, on couronne la reine Claude Dombrowski à l’intérieur, sans décor carnavalesque, sans palais comme arrière-scène », rapporte Jean Provencher dans son ouvrage sur le Carnaval.

Malgré un effort de diversification des activités du Carnaval au fil des années 1980 (par exemple avec l’introduction en 1986 d’équipes féminines pour la fameuse course en canots et un concours de sculpture sur neige de réputation internationale), ses organisateurs se sont retrouvés à l’orée des années 1990 dans la même situation qu’au début de la décennie précédente : problèmes de financement provoqués par une nouvelle récession économique, lassitude du public, mauvaise réputation de l’événement — un piège à touristes, selon plusieurs. La construction pour le Carnaval de 1995 d’un palais de glace inspiré de Disney World, pour accueillir à Québec les Mickey et Minnie Mouse, Goofy et Pluto, fut d’ailleurs une entreprise controversée.

À l’automne 1994, deux hommes de 24 ans ont chamboulé la tradition en briguant un titre de « duc » du Carnaval : Carl Brochu (professeur d’histoire au secondaire) et Patrick Paquet (superviseur de succur­sales d’une chaîne de clubs vidéo). Bien que ces candidatures aient été rejetées, l’attitude honnête et appliquée des deux prétendants a obligé les organisateurs à reconsidérer les procédures du concours.

« Le battage médiatique qui a en­touré la candidature des deux jeunes hommes et le grand intérêt manifesté par la population de la région pour leur expérience force­ront l’organisation du Carnaval à revoir le processus de sélection des duchesses », signale Le Soleil du 17 septembre 1994. La présidente du Carnaval a soutenu que les candidatures de Carl Brochu et de Patrick Paquet ont été évaluées selon les mêmes critères que celles de 262 jeunes femmes, sans discrimination.

L’édition 1996 du Carnaval, bridée par d’importants problèmes financiers, a offert des divertissements de moindre envergure qu’à l’accoutumée. Les foules n’étaient plus au rendez-vous. À peine 2 500 personnes se sont déplacées pour le couronnement de la reine, Pascale Tardif (duchesse de Frontenac). Re-situation de crise.

Comme en 1982, les organisateurs ont lancé une consultation publique pour réinventer le Carnaval. À la suite de ce remue-méninges, décision a été prise de prendre un virage familial, en dédiant l’événement à la population de la région de Québec, et d’abolir la reine et les duchesses. (Les duchés ont été remplacés par les Bonhomries, découpage géographique de la région qui mettait davantage en valeur les activités locales et la mascotte Bonhomme Carnaval.)

Transformer le Carnaval en rendez-vous hivernal pour toute la famille fut une stratégie gagnante. L’édition 1998 a enregistré un achalandage record.

Épilogue

De 1955 à 1996, le légendaire concours de beauté-personnalité du Carnaval de Québec — le plus important du genre dans la province — a attiré les candidatures de plus de 12 000 jeunes femmes.

Ce phénomène appartenait désormais au passé (au folklore, selon certains…), mais la mémoire collective en demeurait fortement imprégnée. Les ex-duchesses organisaient régulièrement des retrouvailles au sein de l’Ordre des duchesses (fondé en 1966). Lors d’une conversation avec des résidents de Québec, il suffisait de prononcer les mots « duchesses du Carnaval » pour que surgissent des souvenirs, des anecdotes, des pour et des contre.

Créé en 2010, l’événement annuel La Revengeance des duchesses se voulait une réplique féministe, créative et subversive aux traditionnelles beautés du Carnaval. Pour se faire élire, les participantes devaient produire du contenu original sur un blogue collectif et organiser des activités bien ancrées dans leur quartier. Un mini-festival soucieux de renouer avec les significations premières du mot « carnaval », soit le renversement des normes et la bouffonnerie.

« Le bonheur de la marge. L’échappée dans les fêlures. Mais toujours en équilibre sur le fil du rasoir, dirait-on. Juste un brin déjanté, avec un acharnement à célébrer la vie », écrit l’historien Jean Provencher le 12 février 2012 dans un billet sur le couronnement d’une reine revengée. La ministre Agnès Maltais, ex-Folles Alliées, jugeait plutôt que l’initiative risquait de perpétuer des stéréotypes malgré les bonnes intentions des organisatrices. (Le Soleil, 16 février 2013.)

Le véritable Carnaval de Québec, pendant ce temps, songeait sérieusement à ressusciter les duchesses. Le 60e anniversaire de l’événement, en 2014, était l’occasion à saisir. Les organisateurs disaient répondre à la demande du public : « Il y avait un besoin de retour aux sources, de réappropriation par la population », a déclaré le directeur du développement des affaires du Carnaval. (La Presse+, 29 janvier 2014.)

À compter de 2014, donc, place à une nouvelle compétition féminine, mais sur un thème précis, l’entrepreneuriat : les candidates devaient soumettre un projet d’événement à organiser dans leur quartier, financé par l’entremise d’une plateforme de sociofinancement, et l’évaluation du jury ne portait que sur le projet. Le concours demeurait réservé aux femmes de 18 à 35 ans.

La formule n’a pas fait l’unanimité. Le 31 janvier 2014, la soirée de couronnement de la reine du Carnaval, Mélissa Dumont, a failli être perturbée par deux militantes du mouvement féministe Femen qui hurlaient « Carnaval patriarcal ! » en tentant d’accéder à la scène. Sur leurs poitrines dénudées, on pouvait lire les mots « Esclavage stylisé ». Des agents de sécurité et des policiers ont empêché in extremis les deux militantes de surgir devant le public. (Voir l’article du Soleil du 31 janvier 2014.)

Le Carnaval a définitivement abandonné ses ambassadrices après l’édition 2018. « Nous avons analysé la question des duchesses de façon rationnelle. Les duchesses et les activités qui les entouraient amenaient un retour plus faible, suscitaient moins d’intérêt dans les sondages et moins d’achalandage », a expliqué un conseiller spécial du Carnaval. (Le Soleil, 23 mai 2018.)

La dernière reine, ornée de la couronne de 1955, fut la duchesse de Charlesbourg, Samantha-Kim Cantin, une étudiante de 22 ans.

Pour en savoir plus, quelques livres incontournables

Vous appréciez l’Histoire populaire de l’amour au Québec et vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire des mœurs en Occident ? Voici quelques suggestions de lecture.

Dans le classique L’amour et l’Occident (1939, édition définitive publiée en 1972), l’écrivain suisse Denis de Rougemont (1906-1985) décrypte l’histoire de notre imaginaire amoureux en soulignant que notre culture puise essentiellement au mythe de la passion contrariée. Il s’attarde au récit fondateur de nos névroses, Tristan et Iseult (à ce propos, voyez mon billet). Un essai dense, érudit, mais sans les lourdeurs de l’ouvrage savant.

« Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple », écrit Denis de Rougemont. « C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Voilà le fait fondamental. »

Amours de Jacques Attali (avec la collaboration de Stéphanie Bonvicini, Fayard, 2007), ouvrage solidement documenté et abondamment illustré, narre une histoire universelle de l’amour de l’Antiquité à nos jours. Où l’on apprend notamment que le couple exclusif-fusionnel est une réalité récente (dans l’histoire, 80 % des sociétés humaines connues sont polygames).

Économiste, haut fonctionnaire, banquier, conseiller spécial du président français François Mitterrand, Jacques Attali est l’auteur de plus de 80 essais et romans. Un intellectuel capable d’écrire sur n’importe quoi, sur l’économie, la politique, l’histoire, le judaïsme, l’alimentation, Blaise Pascal et même le Mahatma Gandhi, dans un style à la portée du grand public.

Trois ouvrages signés par l’historienne Elizabeth Abbott, bien vulgarisés, explorent autant de dimensions des relations humaines : Histoire universelle de la chasteté et du célibat (Fides, 2003), Une histoire du mariage (Fides, 2010) et Une histoire des maîtresses (Fides, 2012).

Née à Montréal, docteure en histoire de l’Université McGill, Elizabeth Abbott habite aujourd’hui Toronto. Elle a aussi écrit sur l’histoire de la dictature des Duvalier en Haïti et sur l’histoire du sucre. Comme tous les ouvrages cités dans ce billet, ses œuvres sont accessibles et captivantes.

Les nombreux ouvrages d’un autre auteur français, Jean-Claude Bologne, valent le détour :

Jean-Claude Bologne, qui a une formation en histoire des langues romanes, a débuté sa carrière comme critique littéraire. Il est aussi romancier.

Signalons également La plus belle histoire de l’amour, sous la direction de Dominique Simonnet (Seuil, 2003), livre d’entretiens questions-réponses avec des spécialistes qui commentent l’histoire de l’amour en Occident, de la préhistoire à nos jours.

Ce que nous apprend la philo

L’amour : de Platon à Compte-Sponville de Catherine Merrien (Eyrolles, 2009) condense la pensée de dix philosophes majeurs (de la Grèce antique au XXe siècle) sur la séduction, la rencontre, l’amour, le couple, le mariage, la sexualité et l’adultère.

Existe-t-il un amour heureux, sans souffrances ? Peut-on faire l’amour sans amour ? La passion amoureuse est-elle une illusion ? Une union purement spirituelle, est-ce possible ? Le mariage est-il l’ennemi du plaisir ? La jalousie est-elle une maladie de l’âme ? La sexualité, un mal ou un bien ? Peut-on se livrer à un libertinage respectueux, éthique ? Et faut-il continuer à vivre ensemble lorsqu’on ne s’aime plus ? Platon, Lucrèce, Saint Augustin, Montaigne, Descartes, Rousseau, Kant, Schopenhauer, Nietzsche et Compte-Sponville ont répondu à ces questions.

Les manuels

Du côté des manuels du parfait dragueur-baiseur, on ne peut passer à côté de deux classiques : L’art d’aimer du poète latin Ovide, qui a vécu à l’époque de Jésus-Christ, et le Kâmâsutra, écrit en Inde aux VIe et VIIe siècles après Jésus-Christ. Deux ouvrages rédigés du point de vue d’un homme qui veut conquérir une femme.

L’art d’aimer se révèle plus stimulant que les manuels contemporains (du genre Comment rencontrer l’âme sœur et réussir son couple), avec des conseils pratiques très concrets, pour une raison capitale : le texte est totalement dépourvu de rectitude morale et ignore ce que nous appelons aujourd’hui « la peur du rejet ». Pour Ovide, la fin justifie les moyens. L’enjeu de la drague consiste à apprivoiser madame en lui accordant de l’attention et les compliments, en organisant les rencontres et les rebondissements (en laissant croire que ces événements naissent du hasard) jusqu’à ce qu’elle abandonne ses défenses. Un dispositif profondément inégalitaire : « tomber en amour » signifie que l’on s’abandonne à l’autre ou que l’autre a décidé de s’abandonner à nous.

Le Kâmasûtra est bien connu pour son généreux catalogue de positions sexuelles, mais ne se résume pas à cela. Ce manuel traite de toutes les dimensions de l’amour : séduction, rencontre, mariage, sexualité (y compris l’homosexualité, la prostitution, des pratiques marginales), vie conjugale, adultère, rupture… Son propos demeure pertinent de nos jours. Comme Ovide, les auteurs (anonymes) du Kâmasûtra carburent au pragmatisme : apprentissage, pratique, résultats. « Parce qu’un homme et une femme dépendent l’un de l’autre pour le sexe, cela requiert une méthode, et cette méthode, le Kâmasûtra l’enseigne. » À chacun d’apprendre et d’agir : « Rien de bien n’arrive à un homme qui ne fait rien. »

En 1956, le psychanalyste américain d’origine allemande Erich Fromm a fait publier L’art d’aimer (à ne pas confondre avec celui d’Ovide). Plusieurs fois réédité, ce petit livre n’a pas vieilli.

Le credo de Fromm : l’amour est un art qui s’apprend, tout comme vivre est un art. Nombre de célibataires estiment pourtant qu’ils n’ont rien à apprendre sur l’amour, qu’ils vivront le tant espéré « coup de foudre » pour ensuite « tomber en amour » (comme on tombe dans une marmite de potion magique), qu’ils s’installeront en couple, et que tout le reste coulera de source. Or, ils ne possèdent aucun acquis, aucune compétence particulière sur le terrain de la rencontre et de l’amour.

« Cette attitude — selon laquelle rien n’est plus facile que d’aimer — est restée l’idée dominante sur l’amour malgré les témoignages accablants du contraire », observe Erich Fromm. « Il n’y a guère d’activité, d’entreprise, dans laquelle on s’engage avec des espoirs aussi démesurés, et qui pourtant échoue aussi régulièrement que l’amour. Si tel était le cas pour toute autre activité, les gens seraient avides de connaître les raisons de cet échec et d’apprendre comment y remédier — ou bien ils renonceraient à cette activité. »

L’affaire Maria Monk : l’Hôtel-Dieu de Montréal donjon de la débauche

(Ce texte, initialement rédigé pour le tome II de l’Histoire populaire de l’amour au Québec, n’a pas été inséré dans l’ouvrage.)

New York, 14 octobre 1835. Le journal The American Protestant Vindicator révèle en exclusivité qu’une Montréalaise d’origine installée dans la métropole américaine, Maria Monk, publiera un livre sur les violences sexuelles et les crimes commis à l’Hôtel-Dieu de Montréal par des religieux et des religieuses.

Maria Monk, placée très jeune dans le couvent de l’Hôtel-Dieu, a été témoin de scènes atroces et scandaleuses : agressions sexuelles, religieuses engrossées, châtiments corporels sadiques, meurtres et suicides, énumère le journal, qui affirme aussi qu’on a obligé la couventine, sous l’ordre de la supérieure de l’Hôtel-Dieu ainsi que de l’évêque auxiliaire de Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue, à participer à l’assassinat d’une religieuse qui refusait de se soumettre aux vices des prêtres.

Des exemplaires de l’American Protestant Vindicator parviennent à Montréal en moins de deux semaines. Indignation générale.

Le livre de Maria Monk est lancé à New York en janvier 1836 sous le titre Awful Disclosures of Maria Monk: as Exhibited in a Narrative of her Sufferings During a Residence of Five Years as a Novice, and Two Years as a Black Nun, in the Hotel Dieu Nunnery at Montreal. On y lit que des couventines étaient sexuellement exploitées par des prêtes du séminaire voisin qui empruntaient un couloir souterrain secret pour leurs visites honteuses. Les nouveaux-nés issus de ces unions forcées étaient baptisés (le sacrement du baptême « lavant » le péché d’une naissance hors mariage), puis étranglés et enterrés au sous-sol de l’Hôtel-Dieu, affirme Maria Monk.

Son livre, scabreux à souhait, connaît un énorme succès. Extraits :

« Le prêtre alors en service était le père Larkin. […] Il a d’abord mis de l’huile sur la tête des nourrissons, comme c’est la coutume avant le baptême. Lorsqu’il eut baptisé les enfants, ils furent emmenés, les uns après les autres, par une des vieilles religieuses, en présence de nous tous. Elle pressa sa main sur la bouche et le nez du premier si fort qu’il ne put respirer, et en quelques minutes, quand la main fut enlevée, il était mort.* »

« Sur le lit, la prisonnière était couchée, le visage vers le haut, puis attachée avec des cordes pour qu’elle ne puisse pas bouger. En un instant, un autre lit fut jeté sur elle. Un des prêtres, nommé Bonin, jaillit le premier sur elle, de toute sa force. Il fut rapidement suivi par les religieuses, jusqu’à ce qu’il y en ait autant sur le lit qu’il soit possible de trouver de la place, et toutes firent ce qu’elles pouvaient, non seulement pour l’étouffer, mais aussi pour la meurtrir.* »

« L’un des pires châtiments que j’aie jamais vu infliger était celui de la casquette ; et pourtant certaines des vieilles nonnes ont été autorisées à l’infliger à leur gré. […] Ces casquettes étaient conservées dans un placard de l’ancienne salle des religieuses, d’où elles étaient apportées quand on le voulait. Elles étaient petites, faites d’un cuir d’apparence rougeâtre, ajustées étroitement à la tête et attachées sous le menton avec une sorte de boucle. C’était pratique courante d’attacher les mains de la religieuse derrière et de la bâillonner avant que la casquette ne soit mise pour éviter le bruit et la résistance. […] Si je n’avais pas été bâillonnée, je suis sûr que j’aurais poussé des cris horribles. J’en ai ressenti les effets pendant une semaine.* »

(*Traduction libre.)

Une réédition du livre voit le jour avec, en annexes, les répliques de Maria Monk aux lecteurs qui ont douté de la vraisemblance de ses révélations.

À l’automne 1836 surgit à New York une Montréalaise qui prétend avoir connu Maria Monk à l’Hôtel-Dieu. Son témoignage est publié dans une brochure intitulée The Escape of Sainte Frances Patrick, another Nun from the Hotel Dieu Nunnery of Montreal, to Which is Appended a Decisive Confirmation of the Awful Disclosures of Maria Monk.

Décidément, tirer à boulets rouges sur l’Hôtel-Dieu de Montréal est devenu tendance à New York !

Des journalistes entreprennent de vérifier les faits. À Montréal, le journal L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois (financé par les Sulpiciens) a recueilli dès octobre 1835 des déclarations sous serment, avec des affidavits, qui réfutent les allégations de Maria Monk. Les propriétaires-éditeurs du journal, John Jones et Pierre-Edouard Leclère, publient ces documents à New York en 1836 dans un livre intitulé Awful Exposure of the Atrocious Plot, Formed by Certain Individuals Against the Clergy and Nuns of Lower Canada, Through the Intervention of Maria Monk.

Un rédacteur du New York Commercial Advertiser, William L. Stone, se déplace à Montréal en octobre 1836 et obtient la permission de visiter l’Hôtel-Dieu (situé à l’époque sur la rue Saint-Paul, près du fleuve Saint-Laurent — aujourd’hui dans le Vieux-Montréal). Le journaliste n’y trouve aucun indice qui permettrait de croire au témoignage de Maria Monk.

Il existe bel et bien un tunnel… qui ne conduit pas au séminaire, constate le journaliste. Les religieuses cloîtrées utilisent ce passage souterrain pour se rendre au fleuve sans avoir à traverser la rue Saint-Paul et se montrer en public.

William L. Stone, convaincu de la totale fausseté du livre de Maria Monk, la qualifie, dans le New York Commercial Advertiser, de mythomane. Il publie également une brochure intitulée The True History of Maria Monk: a Refutation of the Fabulous History of an Arch-Impostor.

Insensible aux critiques, Maria Monk récidive en 1837 en signant Further disclosures by Maria Monk, Concerning the Hotel Dieu Nunnery of Montreal; Also, her Visit to Nuns’ Island, and Disclosures Concerning that Secret Retreat. La « retraite secrète » en question, située à l’Île des Sœurs (au sud-ouest de Montréal, propriété des religieuses de la Congrégation Notre-Dame), est un établissement où des religieuses venues de partout au Canada et même des États-Unis se rendent discrètement pour accoucher d’enfants illégitimes, s’il faut croire l’auteure.

Les autorités religieuses démentent vigoureusement les propos de Maria Monk, de même que les journaux du Bas-Canada (y compris des journaux anglo-protestants, dont The Montreal Gazette et The Morning Courier). On accuse la jeune femme d’être une libertine manipulée par un prêtre méthodiste américain dont elle serait amoureuse.

Dans un autre effort pour infirmer les livres de Maria Monk, le 18 mars 1837 Mgr Jean-Jacques Lartigue invite officiellement une délégation new-yorkaise au couvent de l’Hôtel-Dieu et à l’île des Sœurs.

Bien que Maria Monk soit discréditée au Canada, sa réputation et ses bouquins sont fréquemment mentionnés dans les journaux du pays jusqu’en 1865 environ.

Aux États-Unis, ses livres demeurent très populaires au XIXe siècle, puis connaissent de nombreuses rééditions au XXe siècle et encore récemment, dans les années 1990 et 2000 — cliquez sur les couvertures ci-dessous. Quand un ouvrage trash tombe dans le domaine public, les opportunistes se bousculent au portillon… En 2019, un éditeur a relancé Awful Disclosures, « The original nunsploitation novel! »

« de 17 »
Les dessous d’un pamphlet anticatholique

Maria Monk est née le 27 juin 1816 à Dorchester (aujourd’hui Saint-Jean-sur-Richelieu) d’un couple originaire d’Écosse. Son père a perdu la vie en 1824. Sa mère gagnait sa croûte comme ménagère au château De Ramezay, à Montréal, résidence officielle du gouvernement. Maria a grandi dans la pauvreté et la négligence. Toutes les sources documentaires rapportent qu’à l’âge de sept ans environ, elle s’est enfoncé un crayon dans une oreille, accident qui aurait endommagé son cerveau !

À la suite d’activités de prostitution, elle a été internée en novembre 1834 à l’Institution charitable pour les filles repenties, à Montréal, refuge où les créatures de mauvaise vie se mortifiaient dans le travail et la pénitence.

Turbulente, Maria Monk a été expulsée de l’Institution en mars 1835. À 19 ans, enceinte, elle s’est enfuie à New York.

Comment, dans ces conditions, a-t-elle pu rédiger un livre et créer un buzz médiatique avant sa sortie ?

Bien qu’il soit probable que Maria Monk ait été témoin et victime de mauvais traitements pendant son enfance et son adolescence, événements qui pouvaient constituer un récit, le contexte religieux aux États-Unis explique tout.

L’hostilité envers le catholicisme y avait pris de l’ampleur dans les années 1830 à la suite d’une forte immigration d’Européens de confession catholique, de la multiplication des missions et des conversions, de la fondations de séminaires, d’écoles, de couvents, etc., ainsi que d’un concile (assemblée d’évêques et de théologiens qui discutent et adoptent, en accord avec le Pape, de questions de doctrine et de règles communes) tenu à Baltimore en 1829.

Un article de la revue québécoise d’histoire Les Cahiers des Dix consacré à l’affaire Maria Monk décrit l’affolement qui régnait alors chez les protestants aux États-Unis :

« Ils constatèrent que l’Église s’était définitivement implantée sur le sol américain et que, désormais, elle ne ferait que croître et étendre son influence. Aussi furent-ils pris de panique et multiplièrent-ils dans leurs journaux les cris d’alarme. On se mit à signaler presque quotidiennement l’arrivée des vaisseaux dans les ports et le nombre d’immigrants qui en étaient descendus. Pour certains journalistes, les Irlandais devenaient des jésuites déguisés ; pour d’autres, Rome expédiait sur les rives américaines un grand nombre de pauvres et de criminels afin d’affaiblir la république en vue d’une conquête possible ! »

L’antipathie envers les cathos a parfois dégénéré en violence. Dans la nuit du 11 août 1834, une population fanatisée a incendié un couvent tenu par les Ursulines à Charleston (près de Boston).

Pour revenir à Maria Monk, le journal montréalais L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois fut le premier à alerter le public sur les calomnies de la supposée couventine. L’édition du 24 octobre 1835 éclaire les dessous de l’affaire :

« Depuis longtemps nos lecteurs entendent vanter par les soi-disant libéraux de notre province, la tolérance et la libéralité américaine, et le bonheur dont nous jouirions si nous étions joints aux Etats-Unis. Plus d’une fois déjà nous avons eu occasion de combattre ces idées […]. Aujourd’hui nous avons sous les yeux un écrit publié par un journal de New-York [sic], dans lequel on trouve la preuve la plus convaincante de l’intolérance extrême et de la fureur même qui anime les américains [sic] contre ceux qui ne pensent point comme eux, soit en religion, soit en politique. »

Il s’agit de l’American Protestant Vindicator, dirigé par des Méthodistes.

L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois a mené des entrevues et des vérifications pour cerner les motivations de Maria Monk — qui n’est pas nommée dans l’article « par égard pour sa famille » — et, a-t-on découvert, de celui qui abusait d’elle :

« Il y a environ deux mois, une jeune femme se présenta dans l’un des principaux hôtels de notre ville. Elle était accompagnée d’un ministre méthodiste des Etats-Unis. Cette jeune femme était en état de grossesse et commença à débiter dans l’hôtel en question la ridicule fable que nous reproduit le Vindicator. Elle prétendit qu’elle avait été séduite par un prêtre de cette ville, et le ministre qui l’accompagnait fit circuler cette histoire du mieux qu’il lui fut possible. Les maîtres de la maison qui doutaient entièrement de la vérité du fait, parce qu’ils connaissaient les vertus et l’honneur de notre clergé, surveillèrent sa conduite et ne tardèrent pas à découvrir qu’il existait entr’elle et le ministre méthodiste qui l’accompagnait des liaisons plus intimes que celles de la charité. Ils interrogèrent cette malheureuse et après avoir obtenu d’elle l’aveu qu’elle était soldée pour débiter cette fable, la prièrent de quitter la maison et firent aussi le même compliment à celui qui l’accompagnait. Furieux, sans doute, de ce traitement, ils allèrent trouver plusieurs magistrats et hommes de loi pour tâcher d’intenter une action de dommages contre le prêtre qu’elle disait être son séducteur et de faire ainsi un scandale public ; partout elle fut repoussée honteusement et éconduite avec le mépris que méritait son infâme conduite. Cependant le bruit de cette affaire se répandit dans la ville, et plusieurs personnes jalouses de découvrir la vérité allèrent aux informations et se rendirent auprès de la mère de cette jeune femme. Ils apprirent d’elle que sa fille avait été séduite par le ministre même qui accusait les prêtres catholiques. Ils surent de plus que depuis lors elle avait mené une vie fort libertine, et que ce n’était que depuis quelques mois que le ministre était venu la ramener à Montréal, sans doute, pour la faire servir à son infâme projet. Enfin, après d’autres recherches ils surent qu’elle avait été prostituée en cette ville et qu’elle n’avait jamais résidé à l’Hôtel-Dieu de Montréal. La mère dit qu’on lui avait offert à elle même une assez forte somme, si elle voulait faire serment que sa fille avait été séduite à l’hopital [sic]. Tous ces faits sont prouvés et avant peu nous publierons les preuves authentiques, appuyés par des affidavits de la mère elle même, de nombre de protestants distingués et même de ministres de cette religion qui ont pris part à ces recherches et qui y ont trouvé une preuve de plus de la vertu de nos prêtres. »

Ces dépositions et recherches ont effectivement été publiées en 1836 dans le livre des propriétaires-éditeurs du journal, Awful Exposure of the Atrocious Plot.

Pour l’historien américain Ray Allen Billington (1903-1981), Maria Monk a été instrumentalisée à des fins de propagande anticatholique. Dans The Protestant Crusade 1800-1860: A Study of the Origins of American Nativism (1938), il soutient que l’homme qui a aidé la jeune femme à s’échapper aux États-Unis est le révérend William K. Hoyt, président de la Canadian Benevolent Association, un organisme anticatholique.

« Il l’a sans aucun doute emmenée à New York où il s’est arrangé avec plusieurs autres ecclésiastiques sans scrupules, parmi lesquels le révérend J. J. Slocum, le révérend Arthur Tappan, le révérend George Bourne et Theodore Dwight, pour l’employer comme dupe pour leurs propres projets de mercenaires.* »

Ces derniers se sont plus tard disputés devant les tribunaux au sujet du partage des juteux profits générés par les Awful Disclosures, ce qui a révélé des informations au grand jour.

« Les poursuites judiciaires qui ont suivi la publication des Awful Disclosures ont indiqué que Slocum était en fait responsable de la majeure partie de la rédaction du livre, mais que Hoyt, Bourne, et d’autres avaient fait des suggestions et pris la plus grande part des bénéfices. Il est probable que les éditeurs de l’American Protestant Vindicator étaient également intéressés, car juste avant l’apparition des affreuses divulgations, ils consacraient un espace inhabituellement important à des articles traitant de la prétendue immoralité de la vie de couvent et laissaient même entendre qu’il y avait une religieuse évadée dans la ville qui allait bientôt écrire ses mémoires.* »

(*The Protestant Crusade 1800-1860, traduction libre.)

Environ 300 000 exemplaires des ouvrages attribués à Maria Monk ont été vendus avant la guerre de Sécession (1861-1865), a estimé Ray Allen Billington.

Dans toute cette histoire, la pauvre Maria Monk fut le dindon de la farce. On l’a traitée de mythomane, mais elle a peut-être confié aux Méthodistes des histoires vécues. Après une vie de galère et de misère — prostitution, grossesses illégitimes, alcoolisme, peine de prison pour cambriolage —, Maria Monk est décédée dans une prison de Blackwell’s Island (aujourd’hui Roosevelt Island, New York) en 1849 à l’âge de 33 ans.


Sources : Ray Allen Billington, The Protestant Crusade 1800-1860: A Study of the Origins of American Nativism, Chicago, Quandragle Paperbacks, 1964, p. 99-108 ; Dictionnaire biographique du Canada ; Encyclopaedia Britannica ; Guy Giguère, Honteux personnages de l’histoire du Québec. Faits troublants sur nos élites et nos héros, de 1600 à 1900, Montréal, Stanké, 2002, p. 155-159 ; Sylvie Ouellette, Maria Monk : roman, Montréal, VLB, 2007 ; Mary Anne Poutanen, Beyond Brutal Passions: Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal, Montréal/Kingston/London/Ithaca, McGill-Queen’s University Press, coll. « Studies on the History of Quebec/Études sur l’histoire du Québec » no 30, 2015, p. 153-157 ; Philippe Sylvain, « L’affaire Maria Monk », Les Cahiers des Dix no 43, 1983, p. 167-184.