Le téléroman, matrice des mythes amoureux québécois

Au Québec, les mythes amoureux proviennent d’un genre télévisuel, le téléroman, qui recycle souvent une littérature du terroir (exaltation du travail de la terre, de la vie de famille et communautaire) ainsi que des classiques du roman ouvrier.

Cette production culturelle, chronique de la vie quotidienne au style réaliste, contraste vivement avec la littérature romantique et les principaux mythes amoureux de la culture occidentale : Orphée descendu au royaume des Enfers pour sauver sa belle Eurydice, la malédiction de Tristan et Iseult, les amours contrariés d’Abélard et Héloïse, de Roméo et Juliette, d’Anna Karénine et de son amant… Dans ces récits tout de sentiments exacerbés, la passion débouche toujours sur la mort — voir mon billet.

Pour saisir le formidable impact du petit écran sur la société québécoise et apprécier la mythologie amoureuse de téléromans particulièrement marquants, un peu de recul historique s’impose.

Quand tout le monde en parlait

L’arrivée de la télévision au Québec, en 1952, a eu des effets paradoxaux.

Le petit écran, à ses débuts, a renforcé la cohésion sociale, car il n’y avait qu’un seul télédiffuseur dans les années 1950, CBC/Radio-Canada. Le gouvernement canadien, en créant une télévision publique, voulait faire contrepoids aux chaînes américaines et édifier une culture nationale. (La première chaîne de télévision privée au Québec, Télé-Métropole, a été inaugurée à Montréal en 1961. L’entreprise se nomme aujourd’hui Groupe TVA.) À Radio-Canada, le volume de production française était très élevé.

Le peuple canadien-français, qui regardait le même téléjournal ou la même partie de hockey en direct sur les ondes de Radio-Canada, s’informait à la même émission d’actualité, célébrait la même victoire ou encaissait la même défaite sportive. Le lendemain, à l’école et au travail, sur la voie publique comme dans la vie privée, tout le monde en parlait.

La télévision donnait de la visibilité à des évènements publics, pouvait inciter à sortir de chez soi, mais elle a aussi compromis plusieurs activités sociales : les cinéphiles n’avaient plus besoin des salles de cinéma pour visionner des films ; des amateurs de hockey et de baseball ont délaissé les arénas et les terrains de jeux, car ils pouvaient désormais assister aux matchs captés pour la télé ; des enfants, au lieu de jouer dehors, restaient scotchés devant les émissions qui leur étaient destinés.

Avec les années, la télé est devenu un frein au brassage de populations, à la socialisation et à la rencontre. Pour les patates de divan, il ne restait plus qu’à vivre l’amour par procuration, par l’intermédiaire du petit écran.

Le téléroman, spécificité québécoise

Au Québec, l’industrie de la télévision se distingue par la renommée du téléroman, feuilleton basé sur les joies et les peines d’une famille rurale, ouvrière ou de la classe moyenne. Les téléromans (et la télévision québécoise dans son ensemble) ont toujours connu une énorme faveur populaire comparativement au cinéma, au théâtre, à la littérature et aux autres arts.

Le téléroman archétype La Famille Plouffe (1953-1959, adaptation pour Radio-Canada du roman Les Plouffe de Roger Lemelin lancé en 1948) a mis de l’avant un imaginaire familial et amoureux tricoté serré qui demeure inchangé de nos jours. Le public a retrouvé avec plaisir une fiction adaptée en radioroman en 1952 pour Radio-Canada.

Chez les Plouffe, famille ouvrière de la Basse-Ville de Québec, tout gravite autour de la mère (le père est un personnage moins imposant même s’il se donne parfois des airs autoritaires) et de la pièce centrale du logis, la cuisine. Les enfants grandissent tantôt en critiquant les adultes, tantôt en se montrant conformistes. Déchirés entre le confort du cocon familial et les sirènes de la liberté, ils finiront par « se caser » à leur tour, c’est-à-dire s’installer en couple et fonder une famille.

Avec Les belles histoires des pays d’en haut (Radio-Canada, 1956-1970, d’après le roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon publié en 1933), « la belle et la bête » est devenu un autre thème de prédilection du téléroman. « La plus belle fille du village devenue l’otage de l’ogre, suite à la traîtrise de son père. Donalda est prisonnière, condamnée à la misère et aux travaux serviles. L’avaricieux Séraphin ne lui fera pas d’enfant ; il la confine pour ses besoins personnels et son bon plaisir sadique », résume l’anthropologue et sociologue Jean-Pierre Desaulniers, l’un des premiers universitaires qui s’intéressa sans préjugés à la télévision populaire québécoise, dans son ouvrage De La famille Plouffe à La petite vie : les Québécois et leurs téléromans (Musée de la civilisation/Fides, 1996, p. 91).

Dans Le Survenant (Radio-Canada, 1954-1957, adapté du roman de Germaine Guèvremont publié en 1945), qui se déroule au Chenal du Moine (petit hameau près de Sorel) en 1910, un inconnu s’installe dans la communauté agricole sans révéler son nom, ni son origine. Il y reste quelques mois, échangeant sa force de travail contre le gîte et le couvert. Les habitants du Chenal du Moine sont fascinés par cet individu qui a voyagé, qui a vu du pays. La jeune Angélina devient amoureuse du bel étranger… qui disparaît sans laisser un mot d’adieu.

Les Filles de Caleb (Radio-Canada, 1990-1991, adaptation de la série romanesque d’Arlette Cousture publiée en 1985-1986) se déroule aussi dans le Québec d’autrefois, en Mauricie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Émilie Bordeleau, enseignante dans une école rurale, se pâme pour un coureur de bois, Ovila Pronovost. Elle hésite entre l’attachement à ses semblables et l’appel du large incarné par Ovila.

Les personnages de séducteurs, dans Le Survenant et Les Filles de Caleb, n’utilisent pas le verbe pour charmer les créatures du sexe opposé. « La seule présence de leur corps suffit à séduire », remarque en 2007 le sociologue de la sexualité Michel Dorais. (Source : L’Actualité vol. 32 no 4, 15 mars 2007, p. 24.)

« Giacomo Casanova, l’aventurier qui sévissait dans les cours européennes au 18e siècle, et les personnages fictifs de Don Juan et de Cyrano de Bergerac envoûtent les femmes par la parole. L’aspect physique importe peu. Ce sont le raffinement et la poésie des mots qui font fondre les cœurs. Ce modèle n’existe pas dans la psyché collective des Québécois », écrit le journaliste de L’Actualité en paraphrasant Michel Dorais. (Ibid.)

La vie ordinaire et l’amour

Le téléroman a peu évolué depuis ses débuts dans les années 1950. « Tous les éléments fondateurs étaient déjà là », observe Jean-Pierre Desaulniers en 2002. « Il n’y a pas vraiment de différence entre La Famille Plouffe et Le Retour », téléroman diffusé par TVA de 1996 à 2001. (Source : Cap-aux-Diamants, la revue d’histoire du Québec no 68, hiver 2002, p. 40.)

« Un téléroman chasse l’autre, une télésérie en fait oublier une autre mais parfois, des amours s’imposent, durent et deviennent de tout petits mythes pour consommation locale », écrit en 1999 le journaliste Réjean Tremblay, aussi auteur de téléséries à succès (Lance et compte, Scoop).

Réjean Tremblay spécifie, à propos des Belles histoires des pays d’en haut : « elles sont des milliers de femmes à s’être revues dans le personnage de Donalda. Jeune femme mal mariée, fidèle à un homme qui la possédait au lieu de l’aimer, femme sacrifiant l’homme de sa vie pour accomplir la volonté paternelle. »

Et sur Les Filles de Caleb, avec le couple impossible Émilie Bordeleau-Ovila Pronovost : « Toujours cette image de l’homme qui fuit l’engagement, qui rêve aux grands espaces, toujours l’image de cette femme qui s’engage dans l’amour et qui est responsable de la survie du couple. » (Source : La Presse, 31 décembre 1999, p. 5.)

On chercherait longtemps dans les téléromans un amour passionné, à l’exception des Filles de Caleb (les comédiens Marina Orsini et Roy Dupuis se sont surpassés et on parle encore de la fameuse scène mettant en vedette des chevaux s’accouplant). Dans presque tous les téléromans, la vie domestique domine, prévisible et monotone. Les personnages sont souvent écrasés par la routine et le poids des traditions. Le gouffre entre leurs rêves d’avenir et la plate réalité semble insondable. Aucune perspective de changement, même lorsque surgit l’amour. Un nouveau couple reproduit le même modèle de vie privée et familiale, prévisible et monotone.

« Contrairement à ce que l’on croit, la culture québécoise n’est pas dominée par le romantisme, l’idéalisme ni même le lyrisme, entendus comme autant de caractéristiques qui la déconnecteraient du réel. En vérité, le trait constitutif de sa manière de voir et de penser, c’est le prosaïsme », fait valoir un professeur de littérature, Mathieu Bélisle, dans son essai Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Leméac, 2017, quatrième de couverture).

Le sens d’une existence, au Québec, se limite ainsi au terre-à-terre : « une recherche de simplicité et de naturel, le goût de l’authenticité et de la familiarité, l’attention accordée à la présence sensible des êtres et des choses, l’amour pour les situations modestes et les vies minuscules, l’attachement au sens commun », énumère Mathieu Bélisle (Bienvenue au pays de la vie ordinaire, p. 9.) L’essayiste aurait pu écrire la même phrase pour décrire l’ADN du téléroman.

Records de cotes d’écoute

Il faut souligner que plusieurs téléromans, parfaits miroirs d’une nation, ont connu une extraordinaire popularité et ont battu des records de cotes d’écoute* :

  • En novembre 1962, plus de 2,6 millions de Québécois ont suivi Les belles histoires des pays d’en haut sur une population totale d’environ 5,2 millions d’habitants.
  • Le temps d’une paix a rassemblé plus de trois millions de téléspectateurs le 1er décembre 1986.
  • Le 31 janvier 1991, la moitié de la population du Québec (3 664 000 personnes) s’est passionnée pour les amours d’Émilie et d’Ovila, personnages des Filles de Caleb.
  • Blanche, le 11 novembre 1993, a attiré 3,3 millions de Québécois.
  • 20 mars 1995 : plus de la moitié de la population de la province, soit 4 098 000 téléspectateurs, a assisté en direct à un épisode de La petite vie, téléroman sur lequel il faut s’attarder.

La petite vie (télédiffusée de 1993 à 1998) est la satire d’un couple de la classe moyenne, les Paré : pôpa et môman, époux dans la cinquantaine dont le train-train est constamment dérangé par l’irruption de leurs enfants et de divers visiteurs. Môman ne s’intéresse qu’à sa cuisine, son mari à ses sacs de vidanges, et leurs rapports sont toujours conflictuels. Il ne subsiste plus grand-chose de leur vie sentimentale et on devine sans peine que leur dernière relation sexuelle n’est qu’un lointain souvenir.

Ce méta-téléroman amplifie jusqu’à l’absurde les ingrédients de base du genre télévisuel et met en scène une culture amoureuse et familiale que les Québécois ont immédiatement reconnu : la cuisine pièce centrale de la maisonnée, le dévouement de la mère de famille et les lâchetés de son mari, leurs sempiternelles luttes de pouvoir, les normes conjugales qu’on ne peut remettre en question (fusion, fidélité), l’obligation de « communiquer » sur tout et sur rien — ce qui produit un verbiage incessant.

La famille Paré est très bavarde, mais refuse de débattre d’enjeux de fond et encore moins de changer son mode de vie. « Aussi, les divorces, les menaces de séparation ou les promesses de succès qui sortiraient le membre de la “petite vie” du clan ne se concrétiseront jamais », relèvent l’historien Roger Payette et le politologue Jean-François Payette dans un essai intitulé Une fabrique de la servitude : la condition culturelle des Québécois (Fides, 2015, p. 117). La famille Paré préfère préserver l’unité de façade qui la soude plutôt que de prendre le risque de modifier ses habitudes, de rompre avec l’univers de la vie ordinaire.

(*Source des cotes d’écoute : le livre de Jean-Pierre Desaulniers De La famille Plouffe à La petite vie, p. 18.)

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