Petite histoire des reines et duchesses du Carnaval de Québec

Le premier carnaval d’hiver à Québec a été célébré en 1894, mais c’est à partir de 1954 que l’événement a eu pour mandat de stimuler le tourisme et le commerce en février, période creuse après Noël et le Nouvel An. En 1955, le Carnaval a été assorti d’un concours de beauté et de personnalité. Aux reines représentant des associations locales ont succédé, à compter de 1957, sept duchesses (les organisateurs du Carnaval ont divisé la région de Québec en sept territoires nommés duchés) parmi lesquelles triomphe une reine.

Les candidates au concours étaient d’abord sélectionnées en fonction de leurs qualités féminines, puis devaient se faire élire à la tête d’une association ou d’un duché.

De 1955 à 1958, le titre convoité de reine était automatiquement attribué à la représentante de l’association ou du duché qui avait généré la plus importante contribution à une campagne de financement du Carnaval grâce à des activités à l’échelle locale.

Ce couronnement de tiroir-caisse, très peu carnavalesque, en mécontentait plusieurs. À compter de 1959, les organisateurs du Carnaval ont procédé à un tirage au sort pour élire la reine. Un cérémonial très attendu, avec un suspense qui plaisait beaucoup au public.

Se hisser au rang de duchesse ou de reine représentait une aventure inouïe pour les jeunes femmes de l’époque, transformées en célébrités. La toute première reine du Carnaval, Estelle Côté, a défilé dans les rues de la ville devant plus de 200 000 personnes et a été encensée lors d’un grand bal au Château Frontenac. « Dans le temps, le Carnaval et le titre étaient très prestigieux. Elle a été propulsée en 1955, et après, elle était souvent invitée dans des soirées ou des événements comme membre honoraire et elle prenait ça au sérieux », a raconté son neveu Fernand Côté en 2015 au Journal de Québec.

« Être duchesse du Carnaval, c’était un tremplin pour la vie », a déclaré en 2014 la duchesse de Montcalm du Carnaval 1966, Carole Cloutier, au journal hebdomadaire Québec Express (1er janvier 2014, p. 3).

Ci-dessous, le couronnement d’Estelle Côté, reine des Curleurs (les joueurs de curling, l’association qu’elle représentait — source : page Facebook de la Société historique de Québec).

Concrètement, les duchesses et la reine servaient de levier local de financement et jouaient un rôle d’ambassadrices du Carnaval. Emblématiquement, tout leur vocabulaire et leur décorum étaient calqués sur la monarchie : « Sa Majesté la reine », la « noblesse du Carnaval de Québec », de « gracieuses souveraines » régnant sur leurs sujets festifs, etc., avec des parades, bals et cérémonies fastueuses dignes d’une altesse royale. Cet apparat rappelait aussi celui du mariage, avec son élue en robe blanche qui attire tous les regards.

Le 3 janvier 1957, Le Clairon Maskoutain résume le protocole du couronnement de la reine :

« La cérémonie du couronnement débute par l’entrée solennelle de la Reine élue, entourée des six duchesses comme dames d’honneur. Installée sur un trône, la Reine est couronnée d’un diadème serti de pierres précieuses et reçoit un sceptre d’argent également orné de pierres brillantes, lequel est le symbole de sa souveraineté. Quelques jours plus tard, la Reine visite son royaume au cours d’une grande parade du Couronnement, où elle prend place dans un carrosse d’un blanc éclatant, tiré par quatre chevaux noir de jais. »

« Du jour au lendemain, c’est comme s’il y avait du sang royal qui coulait dans nos veines », se remémorait Carole Cloutier au Québec Express.

Les hommes, pour leur part, s’illustraient dans la traversée du fleuve Saint-Laurent en canot en plein hiver — sur l’eau et sur les glaces ! — organisée par le Carnaval, activité sportive unique au monde. (Depuis plusieurs années, la Ville de Québec et le gouvernement provincial tentent d’inscrire cette tradition au patrimoine mondial de l’UNESCO – voir l’article du quotidien de Québec Le Soleil du 29 décembre 2008.)

Un documentaire de 1956 sur le Carnaval de Québec, produit par l’Office national du film du Canada (ONF), met en vedette les premières reines et la traversée du fleuve en canot, entre autres attractions :

Une période faste pour les concours de Miss

Le Carnaval de Québec était symbolisé par une mascotte, le Bonhomme Carnaval, et ses compagnes, les reines et duchesses. Ces dernières s’inscrivaient dans la vogue des concours célébrant la quintessence du sex-appeal et de la belle personnalité au féminin.

Le concours Miss America a été créé en 1921 et Miss Canada en 1945. Miss World, basé au Royaume-Uni, a vu le jour en 1951 ; à ne pas confondre avec Miss Universe, lancé en 1952 par une entreprise américaine de vêtements.

Des villes élisaient également leurs Miss. Toronto a inauguré dès 1926 un concours récompensant des Miss en maillot de bain. Au Québec, de nombreux championnats féminins ont vu le jour dans la seconde moitié des années 1940 lors de carnavals ou de festivités commémoratives organisés par des municipalités. Les candidates, parrainées par des associations et des notables de leur localité, devaient mettre de l’avant non seulement les séduisants dons de la nature qui les avantageaient, rehaussés par leur élégance vestimentaire, mais aussi leur vertu (de célibataire) et leurs valeurs (chrétiennes), leur capacité à chanter, à danser et à s’exprimer en public – avec un sourire éclatant et dans les étroites limites d’un discours convenu. Les gagnantes remportaient des prix tels que des vêtements, des meubles, des bijoux, etc. Auréolées d’une gloire locale, elles tiraient parti de leur popularité… jusqu’au prochain concours annuel.

Des radiodiffuseurs comme CKAC patronnaient des concours de Miss. À Montréal en 1950, un jeune éditeur, Pierre Péladeau, a lancé le concours Miss Rosemont pour doper les ventes de son Journal de Rosemont (de nos jours, le conglomérat Québecor — fondé par Pierre Péladeau en 1965 — inscrit le concours Miss Rosemont dans la trame officielle de son histoire). Et en 1950 se déroula à l’Université de Montréal le premier concours Miss Quartier Latin, qui a honoré l’étudiante idéale.

Ci-dessous, les lauréates et les finalistes du concours Miss Montréal le 16 avril 1948.

À ses débuts, le Carnaval de Québec réservait le concours de duchesses aux femmes célibataires âgées de 18 à 23 ans. Celles qui s’adressaient au secrétariat du Carnaval recevaient un formulaire à remplir. Bon an, mal an, l’équipe du Carnaval traitait des centaines de formulaires.

« Il suffit d’avoir un physique agréable, une belle éducation, d’obtenir la permission de ses parents et de ses employeurs, et d’être prête à accepter les sacrifices qu’impose la possession d’un sceptre… », résume le quotidien La Presse du 13 octobre 1960, p. 22.

Un jury effectuait une première sélection en convoquant des candidates à des entrevues à huis clos.

Le Soleil du 20 novembre 1959, p. 3, révèle que sur 150 candidates retenues pour l’édition 1960 du Carnaval, 31 ont réussi la première « épreuve ». Le jury a dû procéder à un second tour pour enfin choisir les sept élues. À noter, ce jury mixte était composé de cinq hommes et six femmes. Lorsque le jury ne parvenait pas à prendre une décision à l’unanimité, un « comité d’honneur » formé de trois hommes devait trancher. « On les a jugées quant à la façon dont elles savent se présenter devant le grand public, quant à leur instruction et à leur éducation, quant à leur savoir-vivre et quant aussi à leur caractère », indique Le Soleil. « […] il était très important qu’elles soient très sociables, vu qu’elles seront appelées à passer plusieurs journées entières ensemble. »

En 1959, la duchesse Lise Métier (duché de Laval), « 20 ans, 5 pieds 6 pouces, pèse 125 livres, a les yeux bleus, les cheveux bruns et est sténographe pour l’Industrielle, Compagnie d’assurance », énumère un journal de Sainte-Marie-de-Beauce (Le Guide, 30 décembre 1959, p. 7.), qui spécifie :

« Elle possède une personnalité impressionnante, franche, directe, elle est très sensible aux remarques et aux conseils et désire sincèrement que tout le monde l’aime. […] Elle est très dynamique et elle est peut être la plus athlétique des duchesses. […] Elle aime les sports, natation, quille, danse. […] Jolie, charmante et cultivée telle est Lise 1ère à qui nous souhaitons le trône du Carnaval 1960 de Québec. »

Les années d’expansion

Dans les années 1950 et 1960, le Carnaval de Québec jouissait d’une popularité croissante. Ce carnaval d’hiver, le plus important au monde, a attiré en 1962 environ 220 000 personnes domiciliées dans la région de Québec et 125 000 touristes, selon les estimations. Le Carnaval saturait l’infrastructure touristique de la ville, hôtels et restaurants ne pouvaient satisfaire la demande. En 1969, plus de 400 000 personnes ont assisté à la parade principale du Carnaval dans une ville qui ne comptait pas encore 500 000 habitants. Le couronnement de la reine, avec son spectacle, constituait l’une des activités les plus populaires, télédiffusée à compter de 1971. (Source des statistiques : Hulbert, François. « Le rayonnement et l’impact économique du Carnaval de Québec », Cahiers de géographie du Québec vol. 15 no 34, 1971, p. 79-80.)

Sur quelques photos, admirez les duchesses et reines du Carnaval de Québec en 1957, 1958, 1959, 1960, 1961 et 1962.

Un court métrage de l’ONF, Geneviève, a capté l’ambiance dans les rues de Québec et près du Château Frontenac pendant le Carnaval de 1964. (Cette fiction tournée avec la technique d’un documentaire est une réalisation de Michel Brault, avec les comédiennes Geneviève Bujold et Louise Marleau et, dans le rôle de celui qui s’éprend des deux jeunes femmes, Bernard Arcand — frère du cinéaste Denys Arcand.)

Une aspirante duchesse du Carnaval devait multiplier les activités sur le terrain et cultiver son carnet mondain pour espérer conquérir son duché. À titre d’exemple, Francine Kirouac, en lice pour le duché de Lévy en janvier 1967, a rencontré le maire de Montréal le 12 janvier, dans la métropole, et est revenue à Québec en avion le jour même pour participer à une émission télévisée ; le 13 janvier, cérémonie à l’hôtel de ville de Québec qui a marqué l’arrivée officielle du Bonhomme Carnaval, suivie d’une réception à l’hôtel de ville et d’une activité supplémentaire à la Brasserie Dow ; le 22 janvier, visite d’un hôpital ; le soir, cocktail en compagnie de notables et de l’exécutif du Carnaval ; le 24 janvier, elle a été reçue par le premier ministre du Québec ; sans compter toutes les activités de financement dans son duché.

Le 25 janvier, Francine Kirouac a été couronnée duchesse de Lévy lors d’une cérémonie au Casino Variétés à Lauzon. Pendant le Carnaval, du 14 au 27 février, elle ne s’appartenait plus. Flanquée d’une dame de compagnie, son existence se confondait avec l’événement.

« Dans un document officiel du Carnaval de Québec ayant pour titre “ Sorties des duchesses ” [1967], nous dénombrons 125 activités. Chaque collège, chaque hôpital, chaque club social, chaque association, chaque poste de radio ou de télé souhaite la venue de celles-ci », écrit l’historien Jean Provencher dans Le Carnaval de Québec : la grande fête de l’hiver (Commission de la Capitale nationale/Éditions MultiMondes, 2003, p. 85 ; l’ouvrage reproduit des extraits du journal intime de Francine Kirouac).

Jusqu’à la fin du Carnaval, les duchesses étaient logées à temps plein au Château Frontenac. Le Soleil du 31 janvier 1969, p. 21, décrit leur arrivée dans l’hôtel de luxe :

« Les sept duchesses du Carnaval d’hiver 1969 ont pris possession de quartiers particuliers au Château Frontenac hier soir. Elles y trouveront une chaude hospitalité jusqu’à la fin du Carnaval, soit le 18 février prochain. Leur dame de compagnie s’est évidemment installée elle-même au milieu de ses pupilles. Une vaste chambre leur sert de garde-robes. Les duchesses auront donc sous la main les nombreuses toilettes dont elles se pareront pour assurer l’éclat des festivités sociales et sportives des prochaines semaines. »

L’envers du décor

Le Québec des années 1960 a fait évoluer la condition féminine. La création d’un ministère de l’Éducation en 1964 a établi l’égalité d’accès à tous les programmes d’études pour les garçons et les filles. La députée québécoise Marie-Claire Kirkland a fait adopter la même année une loi sur l’autonomie juridique de la femme mariée : une épouse pouvait enfin administrer ses biens, signer un contrat et effectuer des transactions bancaires sans quémander l’autorisation de son mari. Ont suivi la fondation de la Fédération des femmes du Québec (1966, groupe de pression féministe formé de membres individuels et d’associations), la création des cégeps en 1968 (ce qui a ouvert les portes des études supérieures et techniques à toute une génération de jeunes femmes), sans oublier des interventions du gouvernement fédéral comme la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (1967) et la réforme de la législation sur le divorce en 1968.

Dans les années 1970, la scolarisation des femmes progressait, ce qui leur a permis de prendre de plus en plus de place sur le marché du travail. Le nombre de mariages demeurait stable et l’on convolait encore assez jeune en moyenne (environ 25 ans pour les hommes et 23 ans pour les femmes), mais des couples vivaient « accotés » en repoussant le mariage aux calendes grecques, les séparations se multipliaient et le divorce était de moins en moins marginal. Le mouvement féministe était agité par une tendance radicale qui contestait systématiquement et plus énergiquement l’ordre social.

Dans ce contexte, le Carnaval de Québec semblait anachronique avec son concours pour jolies jeunes femmes célibataires aux mœurs irréprochables, ces charmantes créatures qui connaîtront une gloire éphémère avant de se consacrer au mariage, et l’imaginaire « conte de fées » des reines et duchesses. Un Carnaval sourd aux critiques qui dénonçaient l’exploitation de la femme-objet par les concours de beauté…. jusqu’à ce qu’un film documentaire dévoile l’envers du décor.

En 1974, un jeune cinéaste nommé Robert Favreau a entrepris de documenter la compétition féminine du Carnaval — une autre production de l’ONF. Les dirigeants de l’événement ont collaboré au tournage, croyant qu’il valoriserait la 20e édition du concours, en laissant Robert Favreau filmer de l’intérieur le processus de sélection des candidates, l’élection des duchesses et de la reine. Choqué par le sexisme de l’organisation, le cinéaste a établi une complicité avec des aspirantes duchesses et leur a donné la parole. Certaines se disaient désillusionnées, parfois humiliées :

  • « On nous traite comme de la marde […] Ça fait trois semaines qu’on est embarquées là-dedans, ça fait trois semaines qu’on rêve en couleurs », se plaint une aspirante duchesse après avoir appris qu’elle n’est pas l’élue à la tête de son duché.
  • Une aspirante duchesse, après avoir participé à une présentation des candidates devant la presse : « Je me sentais ridicule. »
  • La même aspirante duchesse : « Pour eux autres [les organisateurs], on est peut-être quelque chose pour attirer le monde au Carnaval… Ils se servent des femmes pour attirer les hommes, comme si on n’était pas capables de le faire toutes seules ! »
  • Question à une aspirante duchesse non élue : « Tu ne te représenteras pas [au concours] ? — Non, c’est fini, j’ai fait rire de moi une fois. »

« Je devinais très clairement où s’en allait le film et je savais aussi que l’organisation du carnaval serait furieuse », a raconté Robert Favreau à la revue de cinéma Séquences en 1989.

« La principale difficulté a été de faire en sorte, durant le tournage, qu’elle [l’organisation du Carnaval] ne s’en rende pas compte. Nous nous retrouvions dans le paradoxe où nous étions en train de faire l’analyse d’un système machiste assez méprisant, tout en étant obligés de faire des blagues cochonnes dans les coulisses avec les organisateurs, simplement pour qu’ils gardent l’impression que nous étions de leur côté » — Robert Favreau.

Le documentaire de deux heures et 42 minutes, intitulé Le soleil a pas d’chance, allait révéler au grand public ce qui se déroule dans les coulisses : l’accueil réservé aux candidates (traitées comme des numéros, au sens propre), les questions intrusives, les blagues salaces et les commentaires déplacés de la part de membres des jurys, l’enquête menée sur l’emploi et l’entourage des candidates retenues au premier tour, les répétitions (chansons, chorégraphies) et le cours « d’enrichissement féminin » imposés aux duchesses, les discours paternalistes dont on les abreuve à longueur de journée. Ne tentent même pas d’échapper à la caméra des profiteurs qui s’empressent de consoler trop affectueusement des duchesses en pleurs, d’autres qui multiplient les prétextes pour embrasser leur favorite, des mononcles obnubilés par leurs fantasmes de harem…

Avant la première du film, la relation entre le cinéaste et les dirigeants du Carnaval s’est dégradée. Ces derniers ont obtenu le 27 novembre 1975 une injonction temporaire de la Cour supérieure du district de Québec pour interdire la diffusion du long métrage, le temps de déposer une demande d’injonction permanente.

Dans le quotidien Le Soleil du 29 novembre 1975, Robert Favreau s’est justifié : « Ça n’a jamais été mon intention de démolir le Carnaval, pas plus que de ridiculiser les filles, mais plutôt de stigmatiser la bêtise des hommes et ce qu’elle fait aux femmes. »

Le 1er décembre, le cinéaste a fait valoir au tribunal que selon son contrat avec les dirigeants du Carnaval, ceux-ci ne possèdent pas un droit de regard sur le film terminé. L’injonction levée, Le Soleil a pas d’chance a pris l’affiche dans un cinéma de Québec en bénéficiant de la publicité gratuite fournie par la couverture médiatique de l’affaire judiciaire.

Le documentaire a déstabilisé l’organisation du Carnaval. Par exemple, sa vice-présidente à l’information du comité de promotion régiona­le a démissionné le 3 décembre 1975 en déclarant publiquement : « Le film de Robert Favreau m’a ouvert les yeux » sur des duchesses « littéralement considérées comme des idiotes. » (Le Soleil, 4 décembre 1975, p. A10.)

Ce n’était pas l’avis d’une duchesse de la cuvée 1975, Dominique Tremblay : « Après avoir vu le film, j’en déduis qu’il n’est qu’un simple projet à thèse non représentatif. […] En au­cun moment, je ne me suis sentie exploitée par les hommes ou par le Carnaval, je me suis fait un honneur d’être moi-même et de le rester. » (Le Soleil, 10 décembre 1975, p. A4.)

Pendant les années qui ont suivi Le soleil a pas d’chance, le concours du Carnaval de Québec a subi une baisse d’intérêt : « au lieu de 350 candidates habituelles qui postulaient pour devenir duchesses, leur nombre a chuté à 120 environ » jusqu’en 1980, relate Robert Favreau.

Les remises en question des années 1980 et 1990

Au début des années 1980, le carnaval d’hiver traversait une mauvaise passe. Le public ne manifestait plus l’enthousiasme d’autrefois. Une récession économique répandait un parfum de déprime. Et le concours de duchesses était taxé de sexisme.

Le congrès du Parti Québécois de décembre 1981 a adopté une résolution demandant au gouvernement (alors dirigé par ce parti) de ne plus subventionner « tout événement social, culturel ou sportif, qui utilise la femme de façon sexiste dans un but publicitaire ou symbolique », en visant implicitement le Carnaval de Québec.

Dans Le Soleil du 7 février 1983, p. A-14, un chroniqueur fait remarquer (avec une pointe d’ironie) que le marasme économique, un taux de chômage d’environ 14 % et un douloureux conflit de travail opposant le gouvernement provincial aux syndicats du secteur public ont réussi à éclipser un sempiternel sujet de discussion dans la capitale, « les affres du Carnaval de Québec ». Le chroniqueur ajoute que « le concours des duchesses, toujours aussi sexiste sur le fond, est passé comme du beurre dans la poêle à frire ».

1982 fut une année de crise pour le Carnaval, dont l’existence était remise en question. Pour sortir de l’impasse, les dirigeants de l’événement ont tendu la main aux citoyens. Des journaux ont publié cet appel : « Le Carnaval de Québec doit-il cesser d’exister ? Continuer à vivre ? Vous avez des commentaires, des cri­tiques, des idées, des suggestions sur le sujet ? Le Comité d’étude sur l’avenir du Carnaval de Québec formé par la Communauté urbaine de Québec est intéressé à les connaître. » (Voir Le Soleil, 24 avril 1982, p. A-11.)

Sur les 45 mémoires reçus par le Comité, provenant d’organismes et d’individus, de rares voix ont contesté les reines et les duchesses. La direction du Carnaval a choisi de les maintenir.

Au même moment, le collectif théâtral Les Folles Alliées montait une comédie musicale, Enfin duchesses !, parodie de la cour du Carnaval. Un spectacle acclamé aux quatre coins du Québec, en tournée jusqu’en 1985. (En 1983, Enfin duchesses ! a été immortalisée en vidéo et son texte publié par les Éditions des Folles Alliées.)

Trois décennies plus tard, la ministre québécoise du Travail Agnès Maltais, députée de Taschereau (dans la ville de Québec) et ancienne comédienne des Folles Alliées, se souvenait encore des paroles d’une chanson d’Enfin duchesses ! qu’elle a interprétée à 125 reprises sur les scènes de la province :

« T’organises un beau party, tu fais venir de beaux bébés, ça vend des chars, ça vend d’la bière. Les filles tu les fais rêver, avec un beau conte de fées, tu dis que tu penses à leur carrière. »

Outre les accusations de sexisme, le climat est venu ternir le royaume des duchesses. Le Carnaval 1983 a pâti d’une température au-dessus du point de congélation et d’abondantes pluies. « Jamais cela ne s’était vu : pour la première fois en 29 ans, on couronne la reine Claude Dombrowski à l’intérieur, sans décor carnavalesque, sans palais comme arrière-scène », rapporte Jean Provencher dans son ouvrage sur le Carnaval.

Malgré un effort de diversification des activités du Carnaval au fil des années 1980 (par exemple avec l’introduction en 1986 d’équipes féminines pour la fameuse course en canots et un concours de sculpture sur neige de réputation internationale), ses organisateurs se sont retrouvés à l’orée des années 1990 dans la même situation qu’au début de la décennie précédente : problèmes de financement provoqués par une nouvelle récession économique, lassitude du public, mauvaise réputation de l’événement — un piège à touristes, selon plusieurs. La construction pour le Carnaval de 1995 d’un palais de glace inspiré de Disney World, pour accueillir à Québec les Mickey et Minnie Mouse, Goofy et Pluto, fut d’ailleurs une entreprise controversée.

À l’automne 1994, deux hommes de 24 ans ont chamboulé la tradition en briguant un titre de « duc » du Carnaval : Carl Brochu (professeur d’histoire au secondaire) et Patrick Paquet (superviseur de succur­sales d’une chaîne de clubs vidéo). Bien que ces candidatures aient été rejetées, l’attitude honnête et appliquée des deux prétendants a obligé les organisateurs à reconsidérer les procédures du concours.

« Le battage médiatique qui a en­touré la candidature des deux jeunes hommes et le grand intérêt manifesté par la population de la région pour leur expérience force­ront l’organisation du Carnaval à revoir le processus de sélection des duchesses », signale Le Soleil du 17 septembre 1994. La présidente du Carnaval a soutenu que les candidatures de Carl Brochu et de Patrick Paquet ont été évaluées selon les mêmes critères que celles de 262 jeunes femmes, sans discrimination.

L’édition 1996 du Carnaval, bridée par d’importants problèmes financiers, a offert des divertissements de moindre envergure qu’à l’accoutumée. Les foules n’étaient plus au rendez-vous. À peine 2 500 personnes se sont déplacées pour le couronnement de la reine, Pascale Tardif (duchesse de Frontenac). Re-situation de crise.

Comme en 1982, les organisateurs ont lancé une consultation publique pour réinventer le Carnaval. À la suite de ce remue-méninges, décision a été prise de prendre un virage familial, en dédiant l’événement à la population de la région de Québec, et d’abolir la reine et les duchesses. (Les duchés ont été remplacés par les Bonhomries, découpage géographique de la région qui mettait davantage en valeur les activités locales et la mascotte Bonhomme Carnaval.)

Transformer le Carnaval en rendez-vous hivernal pour toute la famille fut une stratégie gagnante. L’édition 1998 a enregistré un achalandage record.

Épilogue

De 1955 à 1996, le légendaire concours de beauté-personnalité du Carnaval de Québec — le plus important du genre dans la province — a attiré les candidatures de plus de 12 000 jeunes femmes.

Ce phénomène appartenait désormais au passé (au folklore, selon certains…), mais la mémoire collective en demeurait fortement imprégnée. Les ex-duchesses organisaient régulièrement des retrouvailles au sein de l’Ordre des duchesses (fondé en 1966). Lors d’une conversation avec des résidents de Québec, il suffisait de prononcer les mots « duchesses du Carnaval » pour que surgissent des souvenirs, des anecdotes, des pour et des contre.

Créé en 2010, l’événement annuel La Revengeance des duchesses se voulait une réplique féministe, créative et subversive aux traditionnelles beautés du Carnaval. Pour se faire élire, les participantes devaient produire du contenu original sur un blogue collectif et organiser des activités bien ancrées dans leur quartier. Un mini-festival soucieux de renouer avec les significations premières du mot « carnaval », soit le renversement des normes et la bouffonnerie.

« Le bonheur de la marge. L’échappée dans les fêlures. Mais toujours en équilibre sur le fil du rasoir, dirait-on. Juste un brin déjanté, avec un acharnement à célébrer la vie », écrit l’historien Jean Provencher le 12 février 2012 dans un billet sur le couronnement d’une reine revengée. La ministre Agnès Maltais, ex-Folles Alliées, jugeait plutôt que l’initiative risquait de perpétuer des stéréotypes malgré les bonnes intentions des organisatrices. (Le Soleil, 16 février 2013.)

Le véritable Carnaval de Québec, pendant ce temps, songeait sérieusement à ressusciter les duchesses. Le 60e anniversaire de l’événement, en 2014, était l’occasion à saisir. Les organisateurs disaient répondre à la demande du public : « Il y avait un besoin de retour aux sources, de réappropriation par la population », a déclaré le directeur du développement des affaires du Carnaval. (La Presse+, 29 janvier 2014.)

À compter de 2014, donc, place à une nouvelle compétition féminine, mais sur un thème précis, l’entrepreneuriat : les candidates devaient soumettre un projet d’événement à organiser dans leur quartier, financé par l’entremise d’une plateforme de sociofinancement, et l’évaluation du jury ne portait que sur le projet. Le concours demeurait réservé aux femmes de 18 à 35 ans.

La formule n’a pas fait l’unanimité. Le 31 janvier 2014, la soirée de couronnement de la reine du Carnaval, Mélissa Dumont, a failli être perturbée par deux militantes du mouvement féministe Femen qui hurlaient « Carnaval patriarcal ! » en tentant d’accéder à la scène. Sur leurs poitrines dénudées, on pouvait lire les mots « Esclavage stylisé ». Des agents de sécurité et des policiers ont empêché in extremis les deux militantes de surgir devant le public. (Voir l’article du Soleil du 31 janvier 2014.)

Le Carnaval a définitivement abandonné ses ambassadrices après l’édition 2018. « Nous avons analysé la question des duchesses de façon rationnelle. Les duchesses et les activités qui les entouraient amenaient un retour plus faible, suscitaient moins d’intérêt dans les sondages et moins d’achalandage », a expliqué un conseiller spécial du Carnaval. (Le Soleil, 23 mai 2018.)

La dernière reine, ornée de la couronne de 1955, fut la duchesse de Charlesbourg, Samantha-Kim Cantin, une étudiante de 22 ans.

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