Tous les mythes amoureux en Occident sont tristes, pathétiques et violents

(Suite du billet précédent, « La violence, ingrédient de notre culture de l’amour ».)

Avez-vous remarqué à quel point les mythes amoureux occidentaux sont toujours malheureux, invariablement pathétiques, et se terminent souvent par la mort brutale des personnages (au choix : assassinés, suicidés, ou fauchés par une maladie mortelle) ? Par exemple :
    • Tristan et Iseult, entré dans la littérature au XIIe siècle, a connu de nombreuses modifications d’un siècle à l’autre, mais se résume à la malédiction d’une passion impossible : un chevalier et une princesse, après avoir bu par erreur un philtre d’amour qui était destiné à un roi, tombent furieusement en amour l’un de l’autre, mais sont dans l’impossibilité de s’aimer. La seule solution qu’ils vont trouver : se laisser mourir. « Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? », telles sont les premières lignes de Tristan et Iseult.

    • À Paris au XIIe siècle, un prof de philo, Pierre Abélard, et sa jeune élève à domicile Héloïse (enfant illégitime de la noblesse qui vivait avec son oncle) tombent en amour — histoire vécue. Liaison clandestine, mariage secret. L’oncle découvre la vérité et envoie des hommes de main punir Abélard, qui se fait émasculer (on lui coupe le pénis et les couilles). Héloïse entre en religion, contre son gré. Les deux amoureux ne seront réunis qu’après leur mort, dans le même cimetière. Leur correspondance, publiée à compter de la fin du XVIIe siècle, deviendra célèbre.

    • Dans Roméo et Juliette (tragédie de Shakespeare, 1597), deux adolescents qui s’aiment à la folie malgré la haine que se vouent leurs familles font un mariage clandestin. Pour faciliter leur fuite, Juliette a l’idée de simuler la mort, mais Roméo n’est pas mis au courant de l’astuce. Croyant à la disparition de celle qu’il aime, il panique et se suicide. Lorsque Juliette apprend la mort de son Roméo, elle panique se suicide à son tour. Fiasco total.

    • À compter des années 1600, de nombreux opéras et ballets s’inspirent du mythe d’Orphée et d’Eurydice. Dans la mythologie grecque, le dieu bas de gamme Aristée, amoureux de la dryade (divinité) Eurydice, la harcèle le jour de ses noces avec le poète et musicien Orphée. En essayant de fuir cet emmerdeur d’Aristée, Eurydice est mordue par un serpent caché dans les hautes herbes. Elle meurt et descend au royaume des Enfers. Son mari Orphée la suit, triomphe de tous les obstacles sur leur chemin. Il obtient des dieux des Enfers la permission de ramener Eurydice avec lui dans le monde des vivants, mais à une condition : ne pas se retourner pour la regarder avant d’être sorti des Enfers. Malheureusement, il se retourne trop tôt et perd son épouse à jamais.

    • Il existe un mythe amoureux canadien-français, Évangéline (popularisé par le poète américain Henry Wadsworth Longfellow, traduit par l’écrivain canadien-français Pamphile Le May). La jeune Acadienne est séparée de son amoureux Gabriel pendant la déportation de son peuple, en 1755. Elle le retrouve, mais trop tard : il agonise dans un hôpital de Philadelphie. Il meurt dans ses bras. Après sa vie ratée, Évangéline sera enterrée aux côtés de Gabriel « sous une tombe sans nom, dans un coin d’un humble cimetière. »

    • Anna Karénine (personnage central du roman éponyme de Tolstoï, 1877), jeune femme de la noblesse russe, part en cavale avec son amant, abandonnant mari et enfants. Tout le monde les regarde de travers. Les amoureux déchantent. Rongée par la culpabilité, Anna Karénine se suicide de la pire des manières : en se garrochant devant un train.

Tous ces mythes ont fait l’objet de nombreuses adaptations (au théâtre, au cinéma, dans la chanson, etc.), ont été maintes fois recyclés et ont inspiré d’innombrables récits prétendument romantiques.

Amalgamer l’amour et la mort dans un piège fatal est un thème obligé de la culture occidentale. « L’amour heureux n’a pas d’histoire. Il n’est de roman que l’amour mortel, c’est-à-dire l’amour menacé et condamné par la vie même », observe l’écrivain suisse Denis de Rougemont, auteur de la somme L’amour et l’Occident (édition définitive : 1972). « Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Voilà le fait fondamental. »

Cet héritage culturel ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur nos comportements.

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