Quelques livres incontournables (2)

Exprimer son sentiment amoureux par écrit, convaincre avec les mots qui sonnent juste : des écrivains en ont fait leur spécialité. Voici quelques romans et récits amoureux (des classiques aux contemporains) qui pourront vous inspirer.

Cette sélection est bien sûr personnelle (et limitée, ma culture littéraire est pleine de trous). Si vous avez d’autres titres à suggérer, n’hésitez pas.

Une soirée de gars

Vers 380 avant Jésus-Christ, le philosophe grec Platon a reconstitué dans un dialogue, Le Banquet, une série de discours et des discussions sur l’amour lors d’une soirée mondaine entre hommes. Chaque convive, à tour de rôle, expose sa compréhension de l’amour et défend son point de vue.

le-banquet-platonDeux millénaires plus tard, les débats de cette soirée de gars n’ont pas perdu de leur intérêt. Scène clef : à la vision très fusionnelle du poète Aristophane (source du mythe occidental de l’âme sœur), Socrate oppose que l’amour est un manque : lorsqu’un individu en désire un autre, il croit que posséder l’être convoité le comblera, mais la flamme s’évanouit déjà lorsque l’union se concrétise.

Le saviez-vous, les Grecs de l’Antiquité avaient la sagesse d’utiliser quatre mots différents pour décrire les multiples facettes de l’amour : 1) éros, l’amour-passion érotique ; 2) philia, l’amitié amoureuse, sans dimension sexuelle ; 3) storgê, l’amour qui unit les membres d’une famille ; 4) agapè, l’amour de son prochain, de l’humanité.

Bien que le grec soit l’une des sources majeures du lexique français, ce dernier a dilué la signification des mots amour et aimer. En français, on apprête l’amour à toutes les sauces : on peut aimer ses parents, aimer ses amis, aimer son travail, aimer les vacances, aimer la pizza, etc., et il faut préciser ce que signifie le verbe aimer – « Tu m’aimes, mais tu m’aimes comment ? » En anglais, « I love you » se distingue de « I like you » ; en français, cette nuance n’existe malheureusement pas.

Les romantiques vs les libertins

L’Europe a produit beaucoup de littérature romantique : l’amour contrarié de Tristan et Iseult, la relation tragique de Roméo et Juliette, la correspondance éplorée d’Abélard et Héloïse… Le mouvement romantique du début du XIXe siècle, complètement exalté, tourmenté et mélancolique, sombrait souvent dans la névrose et l’hystérie. Parmi ses auteurs les plus célèbres : Chateaubriand, Goethe, Victor Hugo, Alexandre Pouchkine, George Sand, Stendhal.

Il y a 200 ans, le romantisme était révolutionnaire. Aujourd’hui, ce n’est qu’un bête réservoir de clichés : le coup-de-foudre-au-premier-regard, le prince-charmant-sur-son-cheval-blanc, l’amour-passion-pour-la-vie et dans la mort et autres poncifs sans cesse recyclés par les industries du divertissement (les productions Disney, les romans Harlequin et les chansons d’amour, entre autres nuisances). Le romantisme a contaminé notre imaginaire amoureux.

La littérature romantique ne nous apprend pas grand-chose de tangible sur la séduction et la rencontre. Pour du concret, il vaut mieux se tourner vers les romans et les récits libertins.

Les lecteurs d’aujourd’hui n’apprécient pas le cynisme et la misogynie des romans libertins, ce qui est normal, mais le goût du défi qui anime les personnages vaut la peine qu’on s’y arrête. Leur devise : en amour, qui ne risque rien n’a rien.

Par exemple le mythe de Don Juan, collectionneur de conquêtes, qui a vu le jour en Espagne (1630) avant d’atteindre l’Italie (1640) et la France (1659), source d’inspiration pour plusieurs artistes : Mozart en a tiré un opéra, Molière une comédie.

Hédoniste fini, Don Juan recherche le plaisir pour le plaisir, sans penser au lendemain, et n’a aucune considération pour ses partenaires. À ses yeux, toutes les femmes se valent. Un individu peu recommandable sur le plan moral, mais on ne peut pas l’accuser de se tourner les pouces en attendant le Grand Amour.

casanovaLe Vénitien Giacomo Casanova, qui a réellement existé (1725-1798), a mis les leçons de Don Juan en pratique. Dans ses mémoires (Histoire de ma vie), il se vante d’avoir conquis 142 femmes dont une religieuse ! Casanova, bad boy du XVIIIe siècle, a été successivement prêtre, militaire, musicien, joueur compulsif, diplomate, espion, investisseur, investisseur en faillite, et, pour terminer sa carrière en douceur, bibliothécaire. Escroc et manipulateur, joueur et jouisseur, il n’avait pas froid aux yeux : il s’est battu en duel pour une ballerine, est parvenu à s’évader d’une prison d’où personne n’avait réussi à s’échapper… Plus humain que Don Juan, Casanova apprécie chacune de ses conquêtes.

Les Liaisons dangereuses, roman par lettres du Français Pierre Choderlos de Laclos (1782), nous plonge dans un univers d’aristocrates libertins qui passent le plus clair de leur temps à échafauder intrigue amoureuse par-dessus intrigue. La séduction n’est que stratégies machiavéliques, avec double, triple et quadruple jeu ; les sentiments ne font pas le poids devant le calcul et les relations fondées sur l’intérêt.

(Si vous préférez le cinéma aux livres, il existe deux excellentes adaptations des Liaisons dangereuses : Dangerous Liaisons de Stephen Frears et Valmont de Milos Forman.)

La belle et la bête

lawrenceL’Amant de lady Chatterley du Britannique David Herbert Lawrence (1928) raconte l’amour a priori improbable unissant une femme d’aristocrate et son garde-chasse. Madame s’ennuie dans sa maison trop vaste, avec un mari que la Première Guerre mondiale a laissé sexuellement impuissant. Le garde-chasse, célibataire à l’attitude de gros ours bourru, masque sa sensibilité. Deux êtres qui parviendront à combler ensemble leur besoin d’amour (et de sexe).

D. H. Lawrence décrit avec réalisme et précision la surprise de la rencontre, la séduction, la naissance de l’amour, le désir, la sexualité, l’attachement et l’engagement.

Une version remaniée du roman a inspiré un film grandiose, Lady Chatterley de la Française Pascale Ferran (2006).

La marche à l’amour

C’est au poète et éditeur québécois Gaston Miron que l’on doit l’un des plus extraordinaires poèmes de la langue française sur le sentiment amoureux, « La marche à l’amour », publié dans un recueil en 1970 (L’Homme rapaillé).

Pour la petite histoire, « La marche à l’amour » a été rédigé au fil des années 1950 et 1960 par un jeune Miron qui accumulait échec après échec avec les femmes — ironie du sort, c’est un séducteur raté qui a écrit l’un des plus beaux poèmes amoureux de toute la littérature francophone !

À l’âge de 30 ans, Gaston Miron redoutait de rester vieux garçon toute sa vie. Dans une lettre à un ami, en 1958, il a confié : « il n’y a qu’une chose qui soit essentielle pour moi. L’Amour d’une femme. Et ça, je ne pourrai jamais l’avoir. Alors, qu’est-ce que ça peut me foutre le reste. (…) Ce n’est pas la littérature qui donne une raison de vivre, en dehors de l’amour, marde. » Mais la littérature reste un excellent moyen d’exprimer l’amour, découvrira le poète.

L’adolescente et son sugar daddy

Dans L’Amant de Marguerite Duras (1984), qui se déroule en Indochine coloniale, une jeune Française de 15 ans s’éprend d’un riche Chinois qui a deux fois son âge.

Marguerite Duras avait 70 ans lorsqu’elle a immortalisé cette histoire vécue, initiation amoureuse et sexuelle qui a marqué sa jeunesse. Son style elliptique est inimitable : les souvenirs et l’imagination s’entremêlent, les événements et les réflexions s’enchaînent de manière intuitive… Le passé s’impose dans le présent, car les amours d’hier nous habitent toujours.

Pour la petite histoire, Marguerite Duras est devenue une sugar mammy à son tour lorsqu’elle a décidé en 1980 de partager sa vie avec un jeune admirateur qui lui vouait un culte, Yann Lemée (qu’elle surnommait Yann Andréa) ; elle avait 66 ans, lui 27. Un couple inséparable jusqu’à la mort de Duras, en 1996.

Le viveur

Avec Le Zubial (1997), le romancier français Alexandre Jardin rend hommage à la rage de vivre qui animait son père, Pascal Jardin (né en 1934, emporté par un cancer en 1980, à 46 ans). Ce dernier, romancier et scénariste, était un séducteur prolifique et surtout très audacieux.

ZubialQuelques faits saillants : à l’âge de 15 ans, Pascal Jardin est devenu l’amant d’une amie de son paternel ; plus tard, il installera dans sa propre maison les amants de sa femme ; il escaladait les résidences de ses maîtresses en pleine nuit pour s’introduire par une fenêtre ; cambriolages, déguisements, animaux de cirque, chèques en blanc, rien n’arrêtait le Zubial lorsqu’il voulait épater une belle.

Le fil d’Ariane de sa fulgurante existence : ne jamais céder à ses peurs.

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