Quand on ne s’intéresse pas à la politique…
La semaine dernière, j’ai écrit un billet sur l’immigration. J’ai envie de poursuivre cette réflexion politique (parce que l’immigration, c’est politique) en vous confiant ce que je pense de la relation entre le peuple et le gouvernement québécois actuel, celui du Parti libéral et du premier ministre Jean Charest.
Vous avez tous constaté à quel point le gouvernement libéral de Jean Charest est plongé dans une crise sans précédent, avec ces rumeurs de corruption généralisée. La population est scandalisée.
Moi, ce qui m’étonne, c’est que les citoyens se scandalisent…
Vous vous souvenez de la coalition «Je n’ai pas voté pour ça», en 2003 ? Des représentants des milieux communautaire, altermondialiste, syndical, etc., protestaient contre le nouveau gouvernement de Jean Charest parce que ce dernier ne respectait pas ses promesses électorales et s’était lancé dans une série de mesures régressives (compressions à l’aide sociale, augmentation des tarifs dans les garderies et l’électricité, etc.).
«Je n’ai pas voté pour ça» ? Hé ben si. Les Québécois avaient voté pour les libéraux, donc pour la régression. Il fallait réfléchir avant de voter.
Il y avait même des gens, en 2003, qui brandissaient le slogan «Destituons Patapouf» (Patapouf est le surnom affectueux du premier ministre dans l’intimité). Sans blague, des gens proposaient de destituer un premier ministre démocratiquement élu ! Ça va pas, non ? On ne destitue pas un gouvernement élu dans le respect des règles du jeu. Il fallait réfléchir avant de voter.
D’un gouvernement du Parti libéral du Québec, il ne faut jamais s’attendre à grand-chose de constructif. Ce parti n’est qu’une machine à récolter des fonds, à gagner des élections, et, une fois au pouvoir, à remercier les généreux donateurs, à flatter dans le sens du poil le milieu de la finance et le gratin du «Québec inc». C’est un parti au service des gens d’affaires, tout simplement. (Le dernier budget du gouvernement Charest le démontre très bien.)
À chaque fois que les libéraux sont au pouvoir, c’est la même chose : ils ne gouvernent pas sérieusement, donc les problèmes s’accumulent, des crises éclatent, le peuple réclame des interventions du gouvernement… et les élus ne font rien (ou font semblant de réagir), car faire quelque chose, ce serait se mettre au service du peuple, véritablement faire de la politique. Mais les libéraux ne font pas de la politique. Ils ne font que de la gestion des affaires courantes et des courbettes devant les gens d’affaires.
Jean Charest est un politicien cohérent. Il n’a pas changé depuis 2003 : il ne s’intéresse pas au bien commun et il soigne ses ti-amis du secteur privé. Il gère les affaires courantes, plus ou moins efficacement (ces derniers mois, il s’est montré particulièrement négligent), il va briller dans les cocktails, il se pète les bretelles quand il a l’occasion de s’exprimer sur des tribunes prestigieuses, et c’est tout.
C’est toujours ainsi avec les libéraux. À une exception près : pendant la Révolution tranquille (1960-1966), sous le gouvernement de Jean Lesage. À l’époque, tout le monde était très conscient que le Québec devait entrer au plus vite dans la modernité. Ce gouvernement a fondé un véritable État-providence en se lançant dans les investissements et le développement tous azimuts. C’était un gouvernement libéral atypique : intelligent et compétent (d’ailleurs surnommé «l’équipe du tonnerre»), soucieux de bâtir pour l’avenir, avec un penchant nationaliste (le ministre libéral le plus nationaliste, à l’époque, était bien sûr René Lévesque).
Ensuite, sous Robert Bourassa, ce fut le retour à la plate gestion des affaires courantes, avec un chapelet de crises : crise linguistique en 1969, crise d’octobre en 1970, crise des relations de travail en 1972… Bourassa ne réagissait pas, il laissait moisir les enjeux trop complexes. Fin 1976, après la victoire du Parti québécois de René Lévesque, Bourassa était si impopulaire qu’il a préféré se faire oublier en Europe.
En reprenant le pouvoir en 1985, Robert Bourassa n’avait pas fondamentalement changé, il était seulement plus expérimenté dans l’art de ne rien décider. Mais le peuple avait déjà oublié les années 1970… Encore une fois, le gouvernement libéral a laissé pourrir des conflits (re-crise linguistique en 1987, crise d’Oka en 1990, etc.). Et les Québécois se plaignaient, se scandalisaient. À quoi s’attendaient-ils ? Un gouvernement libéral est, par essence, un gouvernement inepte (à l’exception du gouvernement de la Révolution tranquille).
Les Québécois ne s’intéressent pas à la politique. Ils refusent de faire l’effort d’apprendre, de comparer, de comprendre. Ils n’ont pas de mémoire politique, ni de vision d’avenir. Ils peuvent succomber à n’importe quel discours politique présenté dans un bel emballage marketing, et même populiste. Ils votent au gré de leur humeur. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre : un bon gouvernement, tout de suite, sans effort de leur part. Et ils se plaignent : «Je n’ai pas voté pour ça»…
Ils se comportent de la même manière sur le terrain de la drague : aucune stratégie, aucune démarche cohérente, aucune envie d’apprendre et d’évoluer. Ils se fient au hasard des rencontres (qui sont peu nombreuses quand seul le hasard entre en jeu). Ils peuvent succomber à n’importe quelle solution présentée dans un bel emballage marketing (sites web de rencontre, speed dating, etc.), et même à la pensée magique («un jour, mon prince charmant/ma fée des étoiles viendra»). Ils veulent le beurre et l’argent du beurre : la rencontre amoureuse de rêve, tout de suite, sans effort de leur part. Et quand leur vie sentimentale est misérable, ils se plaignent : «Je n’ai pas voulu ça»…

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Visionné hier à votre suggestion Le confort et l’indifférence. Quelle tristesse. Le pire c’est que l’histoire se répète. Et oui, il y a un parallèle à faire avec les relations de couple qui s’installent parfois dans le confort et l’indifférence…
Dans un essai intitulé Bienheureuse infidélité, Paule Salomon se questione justement sur cette peur de s’ouvrir aux autres, de s’autoriser le désir et l’affirmation de soi. Dans la préface, on peut lire que c’est un livre d’Alan Watts, Bienheureuse insécurité, qui lui a inspiré son titre. Petite citation de Bienheureuse insécurité : «Notre vie n’est qu’un long effort pour résister à l’inconnu, au présent réel dans lequel nous vivons, qui est l’inconnu sur le point de naître. C’est pourquoi nous n’apprenons jamais à vivre en harmonie. À chaque instant nous hésitons, nous restons sur la défensive. Et tout cela sans que nous en retirions aucun avantage, car la vie nous plonge malgré nous dans l’inconnu et vouloir résister est aussi vain et exaspérant qu’essayer de nager à contre-courant dans un torrent déchiré.»
Ceci dit, question politique, ça me semble être un mouvement généralisé: l’Italie, la France, la Grèce… C’est pourquoi la victoire d’Obama a été tellement réjouissante et porteuse d’espoir.
Et puis même quand la population s’intéresse à la politique, ce n’est pas toujours mieux. En Italie les gens s’intéressent beaucoup à la politique, mais il faut voir ce qui les intéresse: l’argent et la gloire de leur Berlusconi. Comme disait Churchill, le meilleur argument contre la démocratie est une discussion de 5 minutes avec l’électeur moyen (c’est très cynique ça
). D’ailleurs, j’ai été tellement déçue à la fin du film d’Arcand de voir que les agriculteurs interviewés qui étaient si fins d’esprits étaient en fait des cinéastes déguisés en agriculteurs. Je me disais: comme les temps ont changé… À l’époque, les agriculteurs parlaient politique et s’insurgeaient contre le fait que la seule chose qui rassemble le peuple est la couple Stanley…
«le meilleur argument contre la démocratie est une discussion de 5 minutes avec l’électeur moyen»: bien d’accord!
Cela dit, Jean-Sébastien, une fois que le constat est posé… qu’est-ce qu’on fait?
@Marie H : Heu… On organise une révolution (tranquille, parce qu’on est au Québec) ?
Sérieusement, je pense que nous devrions parfois cesser de vouloir réformer des choses qui ne sont plus réformables. Je ne suis pas un spécialiste des sciences po, mais il me semble que lorsqu’une institution politique ne fonctionne plus, lorsqu’elle est complètement sclérosée, ça ne sert à rien d’essayer de la réformer. Réformer, ça demande trop d’énergie, et les gens, dans l’institution politique sclérosée, vont résister jusqu’au bout à toutes les réformes. Il vaut mieux éliminer l’institution politique sclérosée, tout simplement, et repartir sur de nouvelles bases. Par exemple, Lise Payette a récemment suggéré de ne plus essayer de réformer le ministère de l’Éducation, qui n’est plus réformable, mais de l’abandonner: “Je suggère qu’on coupe complètement et totalement le ministère de l’Éducation, ce monstre dont tout le monde a perdu le contrôle, y compris la ministre responsable. Autant ce ministère paraissait essentiel dans les années 1960, autant il est devenu un poids qui empêche le monde de l’éducation d’avancer.”
Même logique avec la drague : l’attitude actuelle des Québécois n’est pas réformable. Les relations hommes-femmes, au Québec, sont dans un cul-de-sac. Il faut repartir sur de nouvelles bases, inventer un art de la rencontre amoureuse qui corresponde vraiment à notre société en puisant dans la culture de la séduction qui était celle de nos racines européennes.
Attendre que ça devienne tellement absurde que ça s’effondre avec une pichnotte (comme le mur de Berlin) ou attendre que les Barbares nous envahissent. Ou bedon s’impliquer, refuser d’obéir si on n’y croit pas, changer les choses au quotidien autour de soi, faire l’école à la maison, prêcher par l’exemple, s’efforcer de bien vivre, fermer la télé, lire, lire à ses enfants, aller au théâtre, voyager, boycotter, prier très fort pour un messie.
Changer les choses au quotidien autour de soi? Je trouve que ça convient particulièrement bien à ma génération, qu’on qualifie systématiquement d’individualiste. Comme quoi, ce n’est pas qu’un défaut.
En plus, ça soulage grandement du sentiment d’impuissance qu’on peut ressentir en suivant l’actualité…
C’est vrai Marie H, l’individualisme n’est pas un défaut, c’est ce qu’on fait avec qui est important, il me semble. Un individu qui a du savoir-vivre, qui ose, qui refuse de se faire dire “non, ça c’est pas possible, ça se fait pas”, qui s’insurge contre la bêtise, cet individu individualiste parce qu’il pense à son bonheur peut contribuer à changer les choses par l’exemple. Je pense, par exemple, aux gais qui sont sortis du placard et qui osent marcher dans la rue main dans la main à la face de ceux qui pensent que l’amour entres deux hommes ça ne se peut pas. En politique je pense que c’est beaucoup comme ça, des décideurs qui décident que ça se peut pas… Moi je dis: ça se peut pas? ben on va le faire!