L’amour n’est pas prédestiné
Je connais une femme (je ne la nommerai pas) qui a une drôle de manie : elle croit percevoir des «signes du destin» dans de petits événements du quotidien et elle essaie constamment de les interpréter.
Nous avons récemment passé un après-midi ensemble dans les rues de Montréal. Elle ne cessait de remarquer la présence de voitures de marque BMW… «Regarde Jean-Sébastien, une autre BMW ! Je n’arrête pas d’en croiser depuis ce matin. Ça doit être un signe.»
— Un signe de quoi ?, lui ai-je demandé.
— Je ne sais pas, mais je vais le trouver.
— Bof, ça ne veut rien dire. C’est un hasard.
— Mais non ! Il y a sûrement une raison.
— Il n’y a pas de raison, outre le fait que des gens aiment rouler en BMW…
— Non, c’est un signe ! Ça m’annonce quelque chose. Je dois le découvrir.
Je ne veux pas me moquer ici de mon interlocutrice (une personnalité très intelligente, dynamique, allumée, qui a tout mon respect), je veux seulement m’attarder à un comportement qui me semble typiquement féminin (quoique certains hommes peuvent aussi le manifester) : la croyance au destin et l’interprétation des «signaux» émis par ce tout-puissant Destin. Il s’agit d’un trait culturel, peu importe l’intelligence des individus — des gens brillants et surscolarisés, en apparence très rationnels, ont parfois l’imaginaire saturé de pensée magique.
J’ai connu et je connais quantité de femmes qui croient que l’Amour est écrit dans le ciel, que leurs relations amoureuses sont prédestinées (fixées à l’avance), que le Destin les mettra sur le chemin l’Homme de leur vie. Et elles interprètent tout en fonction de ces croyances. Une sorte de science occulte.
Supposons qu’un bel homme les surprenne avec une invitation impromptue, une soirée au restaurant par exemple. C’est un «signe» ! C’est peut-être Lui, l’Homme, celui que le Destin leur réserve, celui qu’une femme attend toute sa vie ! La rencontre sera magique, hors de l’ordinaire ! Au restaurant, vive déception : monsieur se tient mal à table, échappe son bol de soupe sur son pantalon… C’est un autre «signe», funeste celui-là : malheureusement, ce n’est pas l’Homme, le Vrai, l’Unique, car ce dernier doit être parfait. Un être cosmique, un dieu vivant envoyé sur Terre par le Destin, n’échappe pas de la soupe sur son pantalon.
Vous aurez sûrement reconnu le fantasme du Prince charmant et l’idéal du grand amour, dont j’ai déjà parlé dans ce blogue. Se dire «un jour, mon Prince viendra», croire que le très espéré grand amour ne surgira qu’une fois dans une existence et qu’il ne faut surtout pas le laisser filer entre ses doigts, c’est de l’irrationnel féminin puissance dix. (Surtout quand on sait que bien des hommes qui tentent de séduire une femme n’ont envie que d’une aventure sexuelle, que leur baratin romantique n’est que poudre aux yeux.) Et si l’on se met à interpréter le moindre événement comme un «signe» du Destin, on n’en sort plus, il n’y a plus rien de rationnel. L’existence devient ésotérique, pleine de superstitions. Et de déceptions…
Pourquoi ne pas simplement profiter des occasions de rencontre amoureuse qui se présentent à nous, vivre intensément l’instant présent, et ne pas s’en faire avec le reste ? À quoi bon se forger une représentation d’un amour idéal qui nous serait prédestiné ? À quoi bon guetter, dans l’angoisse, le moindre «signe» de la manifestation d’une histoire d’amour qui serait écrite à l’avance ? Pourquoi ne pas tirer le meilleur parti du monde et des relations qui nous sont données, jour après jour ? Pourquoi ne pas apprendre (ou réapprendre) à séduire, apprécier les résultats, et profiter de la vie pendant qu’il en est temps ?

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Bonjour,
J’ai lu une étude sur le sujet: Lacking Control Increases Illusory Pattern Perception
http://www.sciencemag.org/cgi/content/short/322/5898/115
Si je résume: moins on a de contrôle dans une situation, plus on voit des signes qui n’existent pas, et ce pour reprendre le contrôle.
Richard, Montréal
Dans le même genre, elles aiment bien dévorer les horoscopes.
Pour reprendre une citation zen : “Il n’y a aucun scénario prévu à l’avance”
J’ai apprécié ton article ^^
Non, l’amour n’est pas prédestiné. Et je partage ton analyse sur le mythe du prince charmant. Mais entendre que croire au destin, c’est un trait typiquement féminin m’irrite.
Je pense qu’en cette période où la foi recule et où progressent les croyances de toutes sortes, plus farfelues les unes que les autres, ce serait plutôt signe que les gens, hommes et femmes, tentent de se raccrocher à quelque chose, à n’importe quoi. Ce n’est pas féminin, cela résulte de notre époque.
J’avais un ami, un gars, qui croyait dur comme fer à la numérologie. Un journaliste brillant qui ne pouvait s’empêcher d’additionner les chiffres des adresses de nos amis. Et me laissait à la porte en me disant: “dis-leur que je suis malade, 3+4+1+1 = 9, je ne peux pas entrer là”.
Cela influence notre vie amoureuse. Cela nous écarte de belles rencontres. C’est sûr. Mais s’il est un domaine où l’on n’est pas très rationnel, c’est bien celui de l’amour, non ?
@Isabelle: j’ai remarqué que les femmes sont plus portées que les gars à croire au destin, aux voyantes, aux astres, etc. Elles ont grandi dans un imaginaire de contes de fées (“Un jour, mon Prince viendra”), alors elles guettent le moindre “signe” annonçant la venue dans leur localité du Prince charmant tant espéré.
Les gars sont plus terre-à-terre. Ils peuvent bien sûr rêver d’une belle histoire amour, mais ils sont plus pragmatiques. En tout cas, c’est ce que je peux observer dans mon entourage.
Bonjour Jean-Sébastien,
Commenter ces choses-là avec passion me rappelle en général ma tendance à la misogynie; ce n’est pas que j’aime l’être mais j’ai très facilement tendance à souligner des traits d’incohérence (ou simplement ineptes) que les femmes adoptent plus souvent que les hommes.
Et l’idée du destin en fait partie. D’ailleurs, elle n’est même pas propre à la culture Occidentale, ça marche en Orient, en Afrique… partout.
Nombreuses sont les femmes à chercher le signe. Finalement, cela les dessert, car ces soi-disant signes les confortent dans la recherche de quelque chose qui soit n’existe pas, soit les dépasse de trop loin en “standing”.
Le triste de l’histoire, c’est que des hommes se servent de ces signes (signes qui d’ailleurs peuvent se montrer inconsciemment, vous savez, les signes du corps qui vous indiquent que vous réagissez bien avec une personne) pour séduire. Finalement, la passion c’est la même chose que ces fichus signes : vous croyez vous diriger vers les demi-finales, et puis quand ça retombe, vous vous dites inévitablement que ce n’était pas la bonne personne.
Les femmes sont plus téléguidées par leurs sentiments immédiats que les hommes, et à mon avis, c’est une très bonne chose pour les beaux hommes sans pitié. Dommage.