Le cahier des charges de l’homme idéal (4)
Le magazine L’actualité, en publiant dans son édition imprimée du 1er mai et sur le Web «Les 100 habiletés de l’homme québécois», a provoqué des réactions très intéressantes. J’ai ajouté mon grain de sel cette semaine, d’abord en critiquant la liste d’épicerie de L’actualité, ensuite en proposant une autre liste d’habiletés essentielles chez l’homo quebecus hétéro.
Mardi et surtout mercredi, les commentaires ont fusé de toutes parts sur le Web, et plusieurs ont publié leur propre liste d’habiletés mâles. La journaliste indépendante et blogueuse Cécile Gladel a même eu l’idée de s’attaquer aux «25 habiletés de la femme moderne».
J’ai pris la peine de lire de nombreux billets et commentaires publiés çà et là depuis quelques jours. Voici ce qui a attiré mon attention.
Dans le site web de L’actualité, plusieurs commentaires démontrent que les 100 «habiletés» se sont pas prises au sérieux. Par exemple, une femme écrit : «N’importe quoi ! C’est une joke ?»
Un lecteur de L’actualité soutient que «Les relations hommes-femmes n’ont plus l’air de ça de nos jours (du moins pour ma génération – j’ai 24 ans). Les catégories sont beaucoup plus fluides, les rapports de genres moins stéréotypés [...] on n’organise jamais la division des tâches en fonction de la dichotomie gars-fille, et bien plus en fonction de nos goûts, personnalités, disponibilités, phases de vie respectives.» L’équipe de L’actualité aurait-elle négligé la notion d’égalité homme-femme, si importante au Québec ?
C’est ce que laisse entendre le blogue de la revue Urbania, qui souligne qu’un magazine féminin comme Elle Québec ne pourrait publier une liste intitulée «Les 100 habiletés de la femme québécoise», avec des «changer des couches» et autres «cuire une dinde de Noël», sans que les féministes montent aux barricades. «Alors, comment se fait-il qu’en 2010, un magazine québécois aussi noble que L’Actualité puisse penser que ce genre de test est encore d’actualité ? Qu’il n’est pas un pied de nez à toutes les féministes qui ont lutté pour une répartition équitable des tâches et pour une redéfinition des rôles sociaux ?», demande la blogueuse d’Urbania.
Un autre lecteur de L’actualité soutient que «cette société de plus en plus féminisée [le Québec] devient d’une exigence loufoque envers les hommes.» L’éditorialiste de La Presse Ariane Krol renchérit : «On dit que les filles se mettent beaucoup de pression. Croyez-moi, c’est une promenade comparé à la liste de L’actualité. Méchant programme !»
Le billet d’Ariane Krol a suscité une bonne quantité de commentaires, la plupart très critiques envers L’actualité. De toutes ces interventions, une phrase m’a particulièrement frappé : «Un vrai homme… ce n’est pas un Québécois !» Un internaute ajoute : «Aujourd’hui l’homme québécois, c’est la femme québécoise. C’est chez elles qu’on retrouve maintenant toutes les qualités que les hommes possédaient jadis.» L’homme remplacé par la femme… Pas de doute, la condition masculine se porte mal au Québec !
De tout ce que j’ai pu lire depuis deux jours, je tire trois conclusions.
1. Plusieurs internautes affirment que les médias devraient abandonner les listes, que cet exercice est superficiel. Je ne suis pas d’accord. Il y a des listes réussies et des listes ratées, tout comme il y a de bons et de mauvais reportages. La liste est un exercice difficile (d’ailleurs, des intellectuels raffolent des listes, Umberto Eco par exemple). La liste des 100 habiletés mâles réalisée par L’actualité est très révélatrice, elle permet de mieux comprendre comment la rédaction de ce magazine perçoit les hommes.
2. L’actualité voulait sans aucun doute dresser une liste qui valorise l’homme d’ici, mais le résultat produit l’effet contraire. Pourquoi ? À mon humble avis, les hommes qui ont concocté «Les 100 habiletés de l’homme québécois» avaient probablement intériorisé (comme bien des gens au Québec) une foule de clichés et de préjugés sur la masculinité, et ils ont malheureusement concentré le tout jusqu’à la caricature, la bêtise et le mépris. Ce serait très intéressant de psychanalyser tout ça…
3. Ces collaborateurs de L’actualité ont aussi intériorisé une vision féminine de l’homme québécois : le mâle infaillible, qui excelle dans toutes les sphères de l’existence (travail, famille, couple, culture, loisirs, etc.). Un surhomme capable de changer un pneu de voiture et de réparer un robinet qui coule, de cuisinier comme un chef, de survivre 15 jours en forêt, de faire toutes les rénovations sur la maison et le chalet, de calmer un enfant hystérique qui réclame maman… Ce polytechnicien est un fantasme typiquement féminin. Je ne connais aucun homme qui ait envie de performer dans tout.

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Je cite ce texte : “Ces collaborateurs de L’actualité ont aussi intériorisé une vision féminine de l’homme québécois : le mâle infaillible, qui excelle dans toutes les sphères de l’existence (travail, famille, couple, culture, loisirs, etc.). Un surhomme capable de changer un pneu de voiture et de réparer un robinet qui coule, de cuisinier comme un chef, de survivre 15 jours en forêt, de faire toutes les rénovations sur la maison et le chalet, de calmer un enfant hystérique qui réclame maman… Ce polytechnicien est un fantasme typiquement féminin. Je ne connais aucun homme qui ait envie de performer dans tout.”
Exact, c’est comme demander à un homme de performer dans tous les sports : marathon, danse classique, sport de force, sumo… C’est évidemment impossible.
De plus, la mâle infaillible n’existe pas.