Le cahier des charges de l’homme idéal (2)
Je tiens à revenir sur les «Les 100 habiletés de l’homme québécois» récemment publiées par le magazine L’actualité (voir mon billet de jeudi dernier). J’ai relu cette liste, à plusieurs reprises, et je n’en reviens pas. Comment six hommes (cinq journalistes, un photographe) ont-ils pu accoucher d’une telle énumération d’incohérences et de clichés ?
On peut croire, à la première lecture, que les auteurs des «100 habiletés de l’homme québécois» ont voulu faire de l’humour, mais la mise en contexte démontre le contraire. La version imprimée du magazine L’actualité insiste sur la méthodologie de la liste d’épicerie : les journalistes et le photographe se sont enfermés dans un chalet pendant un week-end pour choisir, minutieusement, les 100 habiletés ; le magazine souligne, sur quatre pages de textes et de photos, le sérieux de leurs délibérations, les défis qu’ils ont dû relever, etc. Ils sont convaincus d’avoir élaboré une liste crédible, qui reflète la vraie nature du mâle d’ici. De plus, il est évident que L’actualité est une publication qui ne fait pas dans l’humour. (Si vous ne connaissez pas ce périodique, il s’agit d’un magazine pour gens d’affaires déguisé en média généraliste, assez conservateur sous une apparence grand public.)
Plusieurs «habiletés» supposément masculines, selon le magazine, me laissent perplexe. Par exemple, tout homme qui se respecte doit «Faire bonne impression lors d’une entrevue d’emploi». Ah bon ? Il me semble que tout individu, homme ou femme, a intérêt à laisser une impression favorable à un employeur potentiel… En quoi est-ce typiquement masculin ? Laisse-t-on entendre qu’au Québec, les hommes ne sont pas foutus de se comporter correctement lors d’une entrevue d’embauche ?
Dans le même ordre d’idées, «Sortir d’une voiture submergée» relève plus de la nécessité de sauver sa peau que de la condition masculine, non ?
Sous la rubrique «Couple», il est mentionné que l’homme québécois doit «Voir venir et gérer les SPM de sa blonde» (en quel honneur ? les femmes ont elles-mêmes de la difficulté à prévoir et gérer leurs SPM, pourquoi les hommes s’en mêleraient ?), qu’il doit «Conserver l’attirance sexuelle après sept ans» (pourquoi sept ?) et qu’il doit «Prendre des initiatives de sorties en couple». Suggérer des sorties en couple… Si je comprends bien L’actualité, l’homme québécois est inapte à proposer des sorties de couple ? Il n’est pas capable d’avoir envie d’aller au cinéma ou au restaurant avec madame ? Il n’aspire qu’à rester enfermé à la maison pour regarder la télévision en buvant de la bière, c’est ça ? Et les femmes seraient toujours les premières à manifester le désir de sortir en couple ? N’importe quoi… (Je connais des femmes plus paresseuses que leur conjoint quand il s’agit d’organiser des sorties de couple.)
Sous la rubrique «Cuisine», le portrait du mâle d’ici est encore plus affligeant. L’homo quebecus devrait «Savoir griller la viande sur le barbecue sans la calciner», ce que ses lointains ancêtres Cro-Magnons savaient faire sans problème. En ce qui concerne les techniques de base de cuisson des aliments, le Québécois moyen serait donc un incompétent fini ? Tous ces hommes qui suivent des cours de cuisine, qui se passionnent pour l’art culinaire et qui, souvent, sont plus habiles que mesdames pour la préparation des repas, ils n’existent pas pour le magazine L’actualité ? (Personnellement, et sans manquer d’humilité, j’ai pu constater que j’ai généralement plus de talent que les femmes dans une cuisine. Plusieurs femmes qui ont partagé ma vie tenaient la préparation des repas pour une corvée, elles cuisinaient mal, manifestaient peu de curiosité culinaire, et certaines s’alimentaient n’importe comment.) Laisser entendre que l’homme québécois est incapable de faire griller un bout de viande sans le calciner, c’est du mépris pur et simple.
La rubrique «Culture» est un épouvantable fourre-tout. Un homme doit «Connaître le nom d’au moins 10 joueurs du Canadien de Montréal» (comme si le hockey intéressait tout le monde…), «Connaître les règles du poker» (ça, monsieur, c’est de la Culture avec un grand C !), «Pouvoir situer les régions du Québec sur une carte» (ça va de soi, non ?) et même «Connaître au moins 3 bonnes blagues» (?!?!). Culture de taverne, oui…
La rubrique «Entretien extérieur» est le théâtre des extrêmes : le mâle québécois doit «Utiliser et entretenir une tondeuse à essence» (tâches à la portée du premier débile venu) et, tenez-vous bien, «Construire une terrasse en bois». Oui, vous avez bien lu : construire une terrasse en bois ! Mais pour qui se prennent-ils, les journalistes de L’actualité ? Ce ne sont pas tous les gars qui ont les connaissances et les habiletés manuelles requises pour réaliser un ouvrage en bois. Clouer et visser, d’accord, mais bâtir une terrasse de A à Z, ce n’est pas évident. Doit-on comprendre que pour L’actualité, les hommes qui n’ont pas de compétences en construction sont des sous-mâles ?
Cette idée voulant que les hommes doivent être bons dans tout, à la fois bricoleurs et intellectuels, drôles et sérieux, tendres et virils, etc., et qu’ils doivent plaire à tout le monde, me tombe royalement sur les nerfs. Personne ne peut exceller en tout, c’est impossible.
Le plus drôle : L’actualité a classé «Prendre son congé de paternité» sous la rubrique «Argent» ! Une preuve de plus, s’il en fallait encore une, que ce magazine fait passer l’économie avant l’humanité. Et «combattre la mauvaise haleine», ça me fait rigoler… Tant qu’à y être, le magazine aurait pu ajouter que prendre un bain ou une douche, de temps en temps, ne fait pas de tort.
Le magazine ne vise juste que sur un élément : les hommes doivent faire l’effort de se montrer séducteurs. «Savoir faire un compliment», «Être galant (ouvrir les portes, porter les paquets, etc.)» ne sont pas des comportements très fréquents au Québec.
Je ne commenterai pas l’ensemble des 100 «habiletés», ce serait trop long et surtout trop pitoyable. Mais je tiens à souligner que je ne me reconnais absolument pas dans les dix habiletés de la rubrique automobile («Se stationner en parallèle», «Recharger la batterie», «Changer un pneu crevé», etc.). Je n’ai jamais possédé d’automobile, ni de permis de conduire. Je n’ai pas besoin de me déplacer dans un véhicule motorisé pour me sentir viril ou pour projeter une image de réussite sociale, d’ailleurs je déteste à mort tout ce qui concerne l’automobile. Pourquoi prend-on pour acquis que mâle = gros char ?
Une éditorialiste du quotidien La Presse a écrit, à propos des «100 habiletés de l’homme québécois» de L’actualité : «Franchement, est-ce que ça existe encore, des qualités indispensables pour se faire accepter comme un “vrai” gars ? Si oui, lesquelles ? Et d’où vient la pression à se conformer : des autres hommes, ou des femmes ?» Ni des hommes, ni des femmes, à mon avis. Ce conformisme vient des médias.

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Ces 6 hommes qui ont accouché de telles inepties sont tout simplement dirigés par des femmes qui leur ordonnent de pondre ce petit-chef d’oeuvre à la noix.
Ce conformisme (et tu as raison sur ce point) vient bien des médias qui achèvent de lobotomiser les cerveaux.