Les «habitants»
Pour compléter mon billet de lundi dernier sur l’absence de culture de la drague de rue au Québec, voici une petite réflexion sur l’importance démesurée que les Québécois accordent à la vie privée.
Il était une fois…
Des colons français sur un coin d’Amérique, dits Canadiens. Lorsque leur mère-patrie a perdu la colonie aux mains des Anglais, en 1760, les Canadiens français se sont retrouvés isolés. Les nouveaux colonisateurs anglais exerçaient désormais le pouvoir politique, dominaient l’économie, le commerce, les grands axes de communication, en somme tous les échanges avec l’extérieur.
Aux Canadiens français, il restait leur langue, leur clergé, la possession du sol et leur démographie galopante (la fameuse «revanche des berceaux»). Les francophones n’exerçaient de pouvoir réel que dans leur milieu immédiat, sur leurs terres, ce qui a fait d’eux un peuple de paysans. Leur vie était essentiellement familiale, leur milieu social était souvent limité au village. Ils se qualifiaient eux-mêmes d’«habitants», ce qui veut tout dire.
Tandis que les Anglais dominaient le monde, les échanges, les voyages, etc., les Canadiens français se repliaient sur leur vie privée.
Dans les années 1960, les Québécois ont été propulsés dans la modernité, avec une puissance qui a peu d’équivalent ailleurs dans le monde. Ils ont apprivoisé la politique, l’économie et les affaires, les communications, les relations extérieures, etc. Et pourtant…
Malgré l’urbanisation, malgré une culture plus individualiste, malgré l’offre de loisirs et les nombreuses possibilités de sortir de chez soi, nous avons conservé notre traditionnelle mentalité de repli sur la vie privée. Nous sommes des gens casaniers, peu portés sur les sorties et les voyages (sauf une petite minorité cosmopolite et «branchée»), très friands de la vie de banlieue (la moitié de la population québécoise vit en banlieue), de la voiture (qui, au fond, est un mini-bungalow sur quatre roues), de télévision, de cocooning. Les couples sont souvent fusionnels, repliés sur eux-mêmes, en autarcie. Notre vie politique est pauvre (et ce sont toujours les mêmes qui fréquentent les assemblées syndicales, les organismes militants, etc.), nos rues sont désertes après l’heure de pointe (la vie quartier laisse souvent à désirer), nos places publiques manquent de public… Et tant de scènes clef de nos téléromans, films, romans, pièces de théâtre, etc., se déroulent dans une cuisine !
Ce goût pour la vie privée n’est pas une mauvaise chose en soi (à chaque peuple ses coutumes), mais il faut admettre qu’il n’y a pas grand-chose dans cette culture qui puisse favoriser la rencontre avec des inconnus et la drague de rue.

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.