Paul-Émile Borduas : «Place à l’amour !»
Il y a 50 ans aujourd’hui disparaissait le peintre, sculpteur et professeur Paul-Émile Borduas, auteur du fameux manifeste Refus global (1948).
Refus global, cosigné par 15 personnalités (dont les peintres Marcel Barbeau, Pierre Gauvreau, Marcelle Ferron, Jean-Paul Riopelle, etc.), fut bien plus qu’un manifeste artistique et anticlérical. C’était un texte visionnaire, une bombe à retardement. Un précuseur du Québec moderne.
J’ai relu Refus global hier soir en m’attardant aux passages exaltant l’amour. En 1948, Borduas souhaitait la disparition de la «peur de soi», de la «peur des relations neuves» et de la «peur du surrationnel». Son programme : «Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques (…) Place à la magie ! Place aux mystères objectifs ! Place à l’amour !»
Borduas a payé ce texte de sa personne : quelques semaines après la publication de Refus global, il a perdu son poste à l’École du meuble (Montréal), où il enseignait depuis 11 ans ; sa femme l’a quitté (elle était scandalisée par Refus global), emportant avec elle ses trois enfants ; son désespoir affecta sa santé, il dut être hospitalisé pour des ulcères à l’estomac ; espérant vivre de sa peinture, il s’établit à New York en 1953 puis à Paris en 1955, mais il ne connut pas beaucoup de succès ; il mourut à Paris le 22 février 1960, à l’âge de 54 ans.
Refus global, c’est l’une des grandes ruptures de l’histoire du Québec. Un geste radical. Douze ans avant la Révolution tranquille, Borduas a ouvert un espace de liberté.
Aujourd’hui, en 2010, les Québécois ne savent que faire de cette liberté. Ils la gaspillent. Et le «règne de la peur» évoqué dans Refus global est de retour : peur de la rencontre, peur de l’amour, peur de s’engager par peur de l’avenir.
Reviens, Borduas, ils sont devenus fous !
- Un article du Devoir sur le 50e anniversaire de la disparition de Paul-Émile Borduas
- Paul-Émile Borduas : chronologie
- Le texte intégral de Refus global
- Un autre pamphlet annonciateur du Québec moderne : La peur, du journaliste Jean-Charles Harvey (1945)


Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Un artiste par définition doit être libre. On devrait tous être libres, mais l’artiste obligatoirement. Ça n’en fait pas toujours des gens sympathiques, mais l’artiste n’a pas à être aimable. Une fille qui tombe amoureuse d’un artiste et qui veut le rendre aimable échouera assurément, ou alors elle réussira à le changer et elle ne l’aimera plus, car il ne sera plus libre et elle finira par le quitter. Être libre, ça veut dire s’assumer, ne pas se laisser posséder, ne pas dépendre des autres pour exister, ni dépendre de leur amour. Pas si simple. Être libre ça veut dire être égoïste, dans le bon sens du mot : être fidèle à soi-même et dire non à celui ou celle qui essaie de nous modeler et de nous prendre en charge « pour notre bien ».
Je viens de lire la chronique de Pierre Foglia sur le dernier livre de Gil Courtemanche et je suis pas mal d’accord avec lui. J’ai lu le livre de Courtemanche et j’ai aimé et détesté à la fois. J’ai aimé, car je trouve que ça représente très bien l’homme québécois et j’ai détesté pour la même raison. Dans cette autofiction, Courtemanche raconte comment sa rupture amoureuse l’a affecté et s’apitoie sur son sort d’écrivain sale, qui a mauvaise haleine, qui aime vivre seul avec ses chats, qui ne sait pas s’habiller et qui ne dit jamais à sa blonde qu’il l’aime. Il vénère sa blonde qui l’a laissé, probablement parce qu’il n’était pas à la hauteur de ses attentes, qu’il ne lui donnait pas les preuves d’amour qu’elle avait besoin. C’est ça qui m’énerve. D’une part les filles qui veulent changer les hommes, petit à petit, sournoisement. D’autre part les hommes qui se laissent faire. Pas être capable de dire à sa blonde qu’il ne se rappellera jamais la date d’anniversaire de la belle-mère, qu’il n’est pas fait pour vivre en bande, pour porter des chemises en lin et des beaux souliers, pour apporter des fleurs avec une petite carte qui dit je t’aime. Pas être capable d’avouer qu’il ne sera jamais fidèle, mais qu’elle pourra toujours compter sur lui.
Que le narrateur se regarde “sans condescendance” c’est très honorable, mais qu’il se dénigre et qu’il remette en question sa capacité d’aimer, ça me désole, ça ne m’émeut pas du tout. Comme chante Elasipie dans la chanson écrite par Desjardins: “on aime un homme quand il est libre”. Je connais trop de filles autour de moi qui voudraient que leur homme se rappelle des rendez-vous du dentiste des enfants, qu’il soit sociable, qu’il leur dise je t’aime à tout bout de champ. Vous le verriez Courtemanche en pantin tout propre et souriant? Vous l’auriez vu Picasso, avec ses nombreuses maîtresses, faire une thérapie de couple? Les femmes aiment les hommes qui s’assument (et vice versa d’ailleurs). Une fois qu’on possède les gens, on peut en disposer comme d’une chose. Femmes qui vivez avec un ours : aimez-le pour ce qu’il est, laissez-le hiberner si c’est son désir et sortez profiter du printemps!
Pas facile d’écrire… De bien écrire je veux dire. Je me relis et je me dis: hum…c’est pas tout-à-fait ça. D’abord, ce n’est pas qu’au Québec que les hommes ont de la difficulté à assumer leurs envies sans se sentir coupables. Puis bien sûr, s’assumer, c’est assumer ses envies, mais aussi ses responsabilités. Je pense notamment aux enfants.
Non, ce qui m’a dérangé surtout dans l’autofiction de Courtemanche, c’est la tendance que certains hommes ont à se trouver faibles et ingrats, par rapport à la femme qui se batterait pour le couple, qui serait toujours vertueuse et qui saurait comment aimer. Je trouve que trop souvent la femme impose son modèle, et pas assez souvent l’homme ne réfléchit à ce qu’il veut vraiment de la vie, à ce qui est vraiment important pour lui. Comme si la femme avait une maturité, une sagesse innée et que l’homme bon ne pouvait qu’aspirer à correspondre aux voeux de sa femme. Il n’est pas question ici de faire l’appologie de la goujaterie et du je-m’en-foutisme. J’ai trop de respect pour les hommes pour croire qu’ils aspirent seulement à vivre comme des adolescents attardés. Mais bon Dieu! Courtemanche qui n’est plus rien parce que sa blonde l’a quitté… Un peu de fierté bordel.
@Mina: je n’ai pas lu le live de Courtemanche, mais je trouve vos commentaires très intéressants. Merci beaucoup!
Pour revenir à Borduas… Le Musée d’art contemporain de Montréal lui consacre une rétrospective, jusqu’au 3 octobre 2010, “Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes“.