Pour ou contre la Saint-Valentin : le débat se poursuit

 

(Le texte ci-dessous commente un billet publié le 10 février 2010 dans le blogue des Éditions de l’Homme par Geneviève Parent, sexologue clinicienne, sexoanalyste et psychothérapeute, auteure de L’intimité harmonieuse.)

Chère Geneviève Parent,

Votre billet me donne terriblement envie d’exposer ma vision des relations hommes-femmes au Québec et le rôle joué par la Saint-Valentin. Je vais tenter de m’exprimer le plus clairement possible. Je dis bien «tenter», parce qu’il me semble toujours difficile de décrire notre concentré national de contradictions et de paradoxes. (J’ai essayé du mieux que j’ai pu dans le livre Les Québécois ne veulent plus draguer…, mais je n’ai pas la prétention d’avoir fait le tour de la question, ni d’avoir épuisé le sujet.)

J’ai une meilleure compréhension des relations hommes-femmes au Québec depuis que j’ai saisi à quel point les Québécois francophones constituent un peuple d’extrémistes. Je ne parle pas ici d’extrémisme idéologique ou politique, par exemple d’extrême-gauche ou d’extrême droite (sur le plan politique, les Québécois sont plutôt centristes tendance progressiste, pragmatiques, avec un souci marqué pour le consensus démocratique). Quand j’utilise le mot «extrémistes» pour qualifier les Québécois, je veux dire par là qu’ils passent très aisément d’un extrême à une autre. Je dirais même que nous sommes les champions du monde de la table rase, du bébé jeté avec l’eau du bain, de l’éternel recommencement.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la mesure des immenses changements survenus dans la société québécoise depuis la Révolution tranquille, soit depuis 1960. Ainsi, en seulement un demi-siècle…

  • D’un mode de vie essentiellement rural, nous sommes passés à un mode de vie essentiellement urbain.
  • De fanatiques religieux se mortifiant dans la pauvreté, nous sommes devenus les plus zélés des athées et des obsédés du confort domestique.
  • D’une économie axée sur l’extraction des ressources naturelles (monsieur au champ ou en forêt, madame qui éduque à la maison ce qui deviendra la main-d’oeuvre de demain), nous sommes passés à une société de surconsommation axée sur les services. Et la surconsommation a tout envahi, y compris l’amour. On peut aujourd’hui magasiner son partenaire amoureux dans les sites web ou les agences de rencontre. L’amour est un argument marketing et le sexe un produit.
  • D’un mode de vie communautaire (familles nombreuses, vie de village et de quartier), nous sommes passés à un mode de vie individualiste : aujourd’hui, le tiers des ménages est composé d’une personne vivant seule. La proportion de familles de six personnes et plus a fondu, de près de 30 % en 1951 à seulement 1,8 % en 2001.
  • La rencontre amoureuse a énormément changé. Depuis la libération des moeurs des années 1960-1970, il n’y a plus d’obstacles ou presque, et l’encadrement social a disparu. Aujourd’hui, les occasions de rencontre sont très nombreuses. En théorie, on peut séduire ou draguer quasi n’importe quand et n’importe où. Dans les faits, cette liberté provoque beaucoup de gêne : quand on a trop de latitude, on ne sait pas quoi en faire… Quand il n’y a plus d’interdits, il n’y a plus rien d’excitant… Quand personne ne nous encadre, ne nous guide, on ne sait par quoi commencer… On a souvent un manque de confiance en soi, une peur d’aller vers les autres.
  • Avant 1960, l’individu était au service du couple ou de la famille. De nos jours, le couple est au service de l’individu. La vie en couple doit assurer le bonheur individuel des partenaires, elle doit effacer leurs blessures du passé et leur garantir un avenir heureux. À la moindre instatisfaction, le couple éclate.

La totale liberté d’aimer que n’ont pas connue nos ancêtres nous impose de construire notre amour, car il n’y a personne pour le faire à notre place. Or les Québécois semblent encore désorientés par l’ampleur des changements sociaux, politiques, économiques, culturels, etc., survenus en seulement 50 ans (et je n’ai pas parlé des impacts du féminisme, de la pornographie, de la précarité d’emploi, de la crise écologique…), ils parviennent difficilement à construire du solide.

Les Québécois, en fait, ne savent plus quoi faire de leur liberté… sauf revendiquer toujours plus de liberté ; la rupture avec le passé est devenue une valeur en soi et la liberté une fuite en avant. Les Québécois font constamment table rase, tout en se montrant incroyablement ambivalents face à l’avenir. Cette attitude insouciante ouvre la porte aux pires niaiseries : relativisme absolu (tout se vaut et ne vaut rien), pensée magique, nivellement par le bas, loi du moindre effort, sectes et Nouvel Âge, pseudo sciences (de l’éducation, de la gestion…), anti-intellectualisme, infantilisme, bons sentiments, morale gnangnan…

Dans ce contexte, la Saint-Valentin m’apparaît une fête ultracommerciale, très éloignée de sa signification initiale (que j’ai documentée dans un billet), et aussi une nouvelle norme sociale : au royaume de l’individu triomphant axé sur les résultats, il faut «réussir» sa Saint-Valentin, tout comme on «réussit» sa carrière, ses vacances et ses REER !

La Saint-Valentin est devenue un conformisme. Dans une société comme le Québec, cruellement en manque de repères, cette supposée fête des amoureux est en fait une norme sociale tyrannique. Comme si l’on nous disait, sur un ton qui ne supporte pas la réplique : «Vous DEVEZ absolument être en couple ou rencontrer quelqu’un pour la Saint-Valentin. Autrement, votre vie est ratée !»

Je crois plutôt que nous devrions réapprendre à nous rencontrer, à tout moment de l’année. Aussi, nous devrions cesser d’évaluer la vie de couple avec des critères de performance, cesser d’exiger la perfection et la satisfaction immédiate. Comme vous le dites dans votre billet, «la personne idéale ne viendra pas sonner à ma porte car elle n’existe pas.»

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4 commentaires à Pour ou contre la Saint-Valentin : le débat se poursuit

  • Loïc dit :

    Pour ou contre la Saint-Valentin ?

    Personnellement, je m’en carre complètement. “Réussir la Saint-Valentin” me passe par-dessus la tête.

  • Geneviève Parent dit :

    @ Jean-Sébastien Marsan,

    A la lecture de votre billet, je constate que nous nous rejoignons sur plusieurs points bien que nous différions sur l’importance à accorder au couple à la St-Valentin. Je crois effectivement que les Québécois oscillent entre le désir de liberté et le besoin de conformisme. Je crois cependant que ceux qui fêtent la St-Valentin ne devraient pas le faire par conformisme mais par choix de couple. je ferai ici le parallèle avec le mariage. Comme je le dis dans mon livre “L’intimité harmonieuse”, il y a bien des raisons pour se marier et le faire par conformisme est loin d’être un gage de réussite. J’y crois seulement pour ceux qui le font par conviction. De même, je crois que la St-Valentin en couple ne prend tout son sens que si les deux membres du couple y voient une opportunité de célébrer l’amour dans leur couple, au même titre que la fête des mères ou la fête des pères est là pour souligner l’importance que nos parents prennent dans nos vies. Bien sûr, le sens est perdu si une personne ne parle à ses parents qu’à cette occasion pour les envoyer paître le reste de l’année. Il en est de même pour la St-Valentin et la vie de couple. A chacun son vécu…

  • Renée dit :

    Valentin à l’heure des technologies

    L’évolution des technologies amène une certaine démocratisation dans bien des domaines incluant la sexualité : rendre accessible à une majorité. S’ajoutera à cette accessibilité, «l’abordabilité» et l’anonymat. Comprendre qu’il s’agit bien d’évolution technologique et non d’émancipation.

    «Sortons l’amour du désarroi et le désir du corset». Jocelyne Robert dans Le sexe en mal d’amour, p. 205.

    Le cybersexe propose plusieurs services à caractère sexuel, lesquels se confondent autant bien dans la pornographie que dans la prostitution. Les travailleuses du sexe ne sont plus dans la rue mais sur le net. Elles ont un sexblog. Y sont-elles plus confortables en tant qu’intouchables ?

    Hard porno et soft porno ne sont plus identifiables par catégorie. Hétéros et homos se questionnent sur une orientation ambivalente et à la frontière du porno certains choisiront, de façon insidieuse l’éphéboporno, une façon de masquer la pédophilie.

    Échantillons, coupons rabais, abonnement, les consommateurs auront l’embarras du choix. La possibilité de télécharger les documents amènera des réserves, ou plutôt des provisions. Un peu plus bas, plus intime, dans l’arrière boutique, le cybersexe offre aux intéressés, hommes ou femmes, des réseaux de rencontre pour relations sexuelles virtuelles. Chacun des partenaires sera à la fois voyeur et exhibitionniste. L’avantage de ce partage est que la performance ne sera pas au rendez-vous et que la beauté physique sera secondaire. Des esseulés, des vieux, des vieilles, des insatisfaits, des beaux, des moins belles, des maladroits auront droit à la jouissance. À l’abri des MTS, on pourra avec le temps développer une MTV, manie transmise virtuellement grâce à la technologie de la web cam. Autre époque, autres mœurs. D’humbles femmes auront l’impression de devenir temporairement une courtisane. Nul besoin d’alcôve, le coin ordi la remplacera avec la brillance de l’écran et le ronron de la machine. S’installera une ambiguïté entre masturbation assistée ou relation sexuelle partagée. Progrès ? Technologique oui, mais sexuel ? Comment situer ce phénomène dans un contexte contemporain, actuel. L’évolution s’inscrit toujours dans des rapports de positif/négatif.

    La Saint-Valentin approche. Auriez-vous l’idée d’offrir à votre conjoint(e) une web cam ? À moins qu’il ou qu’elle ne l’ait déjà. Nul besoin de souper aux chandelles. Chandelles numériques. Les Valentins abandonnés auront l’impression d’être des Valériens. Et pourtant on ne veut les abandonner, ils sont irremplaçables, on peut les toucher dans la réalité de l’amour.

    Chaque individu aura ses choix et cela indépendamment des nouvelles technologies.

    Renée Dion
    14 février 2010
    Bachelière en Histoire de l’art

  • @Renée: votre commentaire Valentin à l’heure des technologies est super pertinent, vraiment bien ficelé!

    J’espère que les relations hommes-femmes technicistes et désincarnées que vous décrivez ne deviendront pas la norme… Ce serait trop triste… :-(

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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