La domination masculine

 

Hier soir, j’ai visionné le très attendu film documentaire La domination masculine du cinéaste français Patric Jean, qui a été tourné en partie au Québec. Voici mes commentaires et réflexions, en vrac (je tâcherai de ne pas répéter ce que l’on peut lire dans les médias depuis la sortie du film au Québec le 22 janvier).

Le propos du film, pro-féministe, soutient que le patriarcat demeure dominant, que l’égalité homme-femme n’est pas encore atteinte et que nous assistons à un ressac antiféministe (au Québec, ce ressac s’exprimerait depuis le massacre de Polytechnique, selon plusieurs féministes interrogées par Patric Jean). Le sujet du film est clair et net, mais peu nuancé. Un cours Féminisme 101 très condensé, en quelque sorte.

Alterner entre la France et le Québec, dans un film pro-féministe, c’est délicat. Les deux sociétés sont tellement différentes… De ce côté-ci de l’Atlantique, les Françaises de la séance de speed dating paraissent terriblement conservatrices — dans la salle de cinéma montréalaise où je me trouvais dimanche soir, c’était la consternation.

De la même manière, je crois que les Françaises seraient consternées de voir les Québécoises draguer avec autant d’aplomb des hommes au mieux ambivalents, au pire sans aucune assurance. (À quand un film documentaire sur le sujet ? ;-) )

La domination masculine, que l’on décrit partout comme un documentaire «à thèse», me semble plutôt un long reportage. Un documentaire «à thèse» doit articuler un discours d’une manière originale et très rigoureuse pour forcer le spectateur à remettre en question les données initiales d’un problème. Pour demeurer dans l’optique féministe, le célèbre film Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier (1979) renverse le regard sur le viol pour le faire subir au spectateur, met en scène une fiction dans une fiction, lesquelles sont prolongées par des scènes documentaires et didactiques. Le tout pour soutenir une thèse et, en bout de ligne, inciter le spectateur à voir le phénomène du viol d’un oeil neuf.

Le film de Patric Jean, pour sa part, souffre d’une structure molle, ne présente pas toutes les pièces à conviction (le film ne dit mot sur la pornographie, pourtant un excellent exemple de domination masculine), n’offre presque pas de recul historique (un petit résumé de l’histoire du féminisme au XXe siècle aurait été très utile), ses images d’archives ne sont pas identifiées ni datées, etc. Toutes les scènes du film, considérées isolément, sont pertinentes (et percutantes) : les stéréotypes sexistes des jouets et livres pour enfants, la retouche numérique d’une photo de femme nue, le spectacle d’une danseuse devant une bande de morons roteux du samedi soir, des victimes de violence conjugale, le massacre de Polytechnique, etc., mais l’ensemble est mal articulé. Quels sont les liens entre ces scènes ? Est-ce qu’il y a des relations de cause à effet ? Pas clair.

De plus, le leitmotiv des photos d’objets phalliques n’apporte aucune information et n’éclaire en rien le discours du film. La finale, où le cinéaste assemble un collage de photos tirées du film, est décevante (à sa place, j’aurais conclu en reprenant la première scène du film, celle du gars qui croit qu’il deviendra plus mâle en se faisant allonger le pénis par chirurgie). On en reste à un survol des enjeux actuels du féminisme… et on aurait aimé en savoir plus, obtenir une analyse plus poussée — par exemple, lier le ressac antiféminisme à d’autres mouvements néoconservateurs.

L’une des scènes les plus mémorables du documentaire est bien sûr le chapelet de déclarations haineuses d’une série d’hommes québécois : «le féminisme est un crime contre l’humanité», «il y a plus d’hommes victimes de violence conjugale que de femmes», «les comparaisons avec le régime stalinien et le régime fasciste sont évidentes», et j’en passe. Des propos totalement aberrants.

Mais il est déplorable que le cinéaste ait inséré dans cette scène quelques mots du psychologue et sexologue Yvon Dallaire (citations si brèves et incompréhensibles qu’elles paraissent ésotériques). Yvon Dallaire n’est pas un extrémiste. Il s’intéresse à la condition masculine, il pose un regard critique sur le féminisme et la société québécoise, mais ce n’est pas un individu qui soutient un discours haineux. Au contraire, il plaide sincèrement pour la fin de la guerre des sexes. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses dires, je ne suis pas un fan inconditionnel de ses livres (qui sont parfois trop psycho-pop à mon goût), mais je les ai tous lus, ses livres, je l’ai rencontré en personne, et je le répète : rien à voir avec les hommes victimaires et revanchards que l’on peut voir dans La domination masculine.

Enfin, il est regrettable que les personnes interviewées dans le film ne soient pas identifiées (sauf dans le générique de fin, mais qui prend la peine de lire attentivement les génériques ?). Identifier les gens à l’écran, à leur première apparition, aurait facilité la compréhension.

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10 commentaires à La domination masculine

  • Sébas dit :

    “de voir les Québécoises draguer avec autant d’aplomb des hommes au mieux ambivalents, au pire sans aucune assurance(À quand un film documentaire sur le sujet ? ;-) )”

    Moi j’ai beaucoup “d’assurance” (sic) et je ne suis pas ambivalent. ;-)

    Et je suis prêt à faire ce ‘documentaire’. Il sera biaisé (comme n’importe quel docu sur ce sujet), c’est certain, mais cela va peut-être aider certaines personnes à conscience de certaines choses…

    Je pense même ouvrir un blogue qui sera le ‘miroir’ du vôtre.

    Qu’en pensez-vous ?

  • Sébas dit :

    Je ne comprends pas ce bout: “le film ne dit mot sur la pornographie, pourtant un excellent exemple de domination masculine”.

    Il y a quelques jours vous avez publié un texte sur votre blogue (mais je ne le retrouve plus !), et vous disiez grosso-modo que les femmes aimaient autant le sexe que les hommes et qu’elle étaient -somme toute – semblables aux hommes. Je me demande donc en toute franchise, pourquoi la porno serait plus oppressive pour les femmes que les hommes ?

  • Sébas, bien sûr que vous pouvez lancer un blogue qui serait le miroir de ladrague.qc.ca. Toutes les bonnes idées méritent d’être exploitées.

  • @Sébas: Le billet où je disais que les femmes ont une sexualité semblable aux hommes, c’était un petit résumé d’un livre intitulé Les femmes aussi aiment le sexe.

    La porno est une industrie qui repose sur l’exploitation sexuelle des femmes par des hommes, ce n’est pas compliqué à saisir dès le premier coup d’oeil… Lorsque je me suis assis dans la salle de cinéma pour voir le documentaire La domination masculine, j’étais sûr qu’il serait question de pornographie. Or le réalisateur n’en fait même pas mention. Il a peut-être décidé que ça ne valait pas la peine de souligner le caractère sexiste de la pornographie, tant cela va de soi.

  • Sébas dit :

    Ok merci pour ‘l’autorisation’… mais ça risque de vous choquer:

    Jveuxriensavoirdeladrague.qc.ca.

    Par contre, ça risque aussi d’apporter de la pub pour votre livre. ;-)

    Pour la porno, merci pour le lien vers le texte. C’est en effet celui-là dont il était question. Par contre, vous ne répondez pas directement à ma question. Je trouve la porno dégradante pour tous (même pour moi qui en regarde ;-) ), mais si les hommes et les femmes sont semblables, en quoi seraient-elles plus affectées que les hommes ?

  • Mouton Marron dit :

    Je ne comprends pas pourquoi vous défendez Yvon Dallaire. Dans son livre “Qui sont ces femmes heureuses”, il défend des idées complètement absurdes en recommandant par exemple aux femmes de s’abstenir de toute critique ou de tout regard désapprobateur envers leur conjoint. C’est aussi un démagogue de bas étage. Il n’est peut-être pas aussi violent que les autres intervenants dans ses propos, mais sa renommée le rend bien plus dangereux.

    Je ne vois pas en quoi vouloir la fin de la guerre des sexes est une preuve de sa bonne volonté, surtout si l’homme en est le vainqueur incontesté. Et déjà en partant, reconnaître qu’il y a une guerre des sexes, c’est prendre parti. Parce que à ce que je sache, les féministes ne sont pas en guerre contre les hommes.

  • Bonjour Mouton Marron,

    Je le répète : je ne suis pas un admirateur inconditionnel d’Yvon Dallaire. Il a parfois un discours psycho-pop gnangnan (notamment quand il parle du couple). Il peut passer pour un homme conservateur. Mais ce n’est pas un individu violent et il ne veut pas attiser les conflits.

    Yvon Dallaire plaide souvent pour l’avènement de l’équivalent masculin du féminisme, soit l’hominisme. Les féministes ont interrogé la société en profondeur ; et si les hommes faisaient la même chose ? Non pas pour se gratter le bobo ou pour se trouver des boucs émissaires, mais pour repenser les relations hommes-femmes en s’appuyant sur la condition masculine. Personnellement, je trouve cette idée intéressante.

    En ce qui concerne la guerre des sexes, vous avez raison, les féministes ne sont pas en guerre contre les hommes. Ce serait plutôt l’inverse, dans certains cas…

  • «les comparaisons avec le régime stalinien et le régime fasciste sont évidentes»

    Mais c’est en effet le cas. C’est d’ailleurs, la thèse d’Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, tome 3 : Le système totalitaire

    À moins qu’il y ait erreur dans la citation…

  • Oups.
    Désolé.

    Bien sûr comparer le féminisme au nazisme est ridicule.
    Je croyais qu’on contestait les similitudes entre nazisme et stalinisme; qui sont pourtant immenses.
    Désolé d’avoir entaché la célèbre analyse de Mme Arendt à propos du féminisme.

    Me le pardonnera-t-elle ?
    Espérons.
    ;P

  • B dit :

    C’est simple : la porno ne représente pas du tout la sexualité féminine. Cherchez le cunnilingus ou le rôle actif et créatif de l’homme pour exciter et entretenir l’excitation de sa partenaire : vous verrez que c’est plutôt le désert.

    La porno est un genre qui a pour fonction de représenter le phallus en érection et le “service” qui lui est rendu, tout simplement parce qu’à l’origine, c’est un “produit” culturel conçu par les hommmes, et que les consommateurs sont majoritairement masculins et que le but de toute industrie est d’exacerber le manque afin d’accroître la dépendance à un produit.

    Pour les femmes, la porno n’est – dans l’ensemble – pas très bandante, sauf si elles parviennent à compenser l’absence de scènes érotiques réellement axées sur la forme de sexualité qui les excite, en faisant appel aux images qu’elles ont stockées de leurs propres expériences moins axées sur le pénis et davantage sur leurs multiples zones érogènes.

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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