Oui, non, je ne sais plus

 

Lundi dernier, j’ai écrit un petit billet sur la seductio interruptus (quand un homme drague une célibataire et, en plein milieu du processus, lui avoue piteusement qu’il est en couple…), billet qui se concluait par un parallèle avec le nationalisme québécois.

Et mercredi dernier, ma comparse Emmanuelle s’est amusée à dresser une liste de phrases types prononcées par les Québécois lorsqu’ils rencontrent une créature du sexe opposé, puis s’installent en couple. Avec, pour chaque déclaration, ce que monsieur pense mais ne dit point.

Ces comportements ambivalents sont typiquement québécois. Je ne connais pas d’autre peuple qui cultive autant l’ambiguïté, qui soit aussi hésitant, souvent confus. Ce n’est pas que les Québécois soient menteurs ou faux jetons, ça non. Ils privilégient le respect, la tolérance, la justice. Ils savent se montrer généreux et solidaires (par exemple avec la communauté haïtienne dévastée par le terrible séisme de mardi dernier). Mais quand il s’agit de leur propre destinée, ils peuvent se montrer incroyablement indécis, équivoques.

J’y repensais cette semaine en me disant que la question nationale y est sûrement pour quelque chose. Ce n’est pas la première fois que j’y songe. Il en est d’ailleurs question dans notre livre Les Québécois ne veulent plus draguer…, mais brièvement. Nous n’avions pas envie d’écrire sur la politique.

Cette semaine, donc, je réfléchissais à tout ça. Je me suis dit que je devrais, même si ça me semble a priori un exercice pénible, essayer de creuser les liens entre la question nationale et le refus de la drague au Québec.

Pour alimenter ma réflexion, j’ai replongé dans quelques bouquins de mon intellectuel québécois préféré, Pierre Vadeboncoeur. Dans la deuxième moitié des années 1970, après avoir pris sa retraite du milieu syndical (il fut négociateur et conseiller à la CSN de 1950 à 1975), Pierre Vadeboncoeur a publié plusieurs ouvrages sur la nécessité de l’indépendance du Québec, notamment Un génocide en douce (1976) et To be or not to be, that is the question (1980). Depuis les années 1980, il explore la postmodernité, la spiritualité, les arts plastiques, l’amour, le bonheur, la liberté… (J’ai consacré un billet à son meilleur livre sur la naissance du sentiment amoureux, Le bonheur excessif.)

Pour revenir à la question nationale, Pierre Vadeboncoeur a noirci une grande quantité de pages, dans les années 1970, sur le nationalisme québécois et sur le référendum que préparait le gouvernement de René Lévesque. Vadeboncoeur se montrait extrêmement préoccupé par les conséquences d’un «non» majoritaire au terme de la consultation populaire. Son discours était souvent tenu pour pessimiste, rabat-joie.

Il faut se rappeler que la conscience nationale s’est essoufflée après la victoire du Parti Québécois le 15 novembre 1976. Ça peut nous paraître illogique aujourd’hui, mais bien des militants ont pris leur retraite le 16 novembre 1976 en se disant : «Le PQ s’occupe de nous donner un pays, alors je vais me reposer.» Cette attitude se vérifie dans la production culturelle : la chanson politique s’est estompée après 1976 (la mode, à la fin des années 1970, était à la chanson granola et au rock sans contenu politique) ; les poètes et les écrivains se sont repliés sur eux-mêmes, comme si le pays qu’ils avaient tant espéré était désormais réalité ; le cinéma québécois, si original à la fin des années 1960 et pendant la première moitié des années 1970, est devenu ennuyant après la victoire de René Lévesque. Et les intellectuels se sont tus, surtout après l’adoption de la loi 101 en 1977. «Le français est protégé, mission accomplie», se disaient-ils.

Ce laisser-aller est une erreur stratégique et un bon exemple de notre traditionnelle ambivalence, clamait Pierre Vadeboncoeur à la fin des années 1970. Ce n’était plus le temps de tergiverser, car l’histoire du Québec était sur le point de se jouer. En 1978, Vadeboncoeur a écrit : «On n’a pas beaucoup souligné jusqu’ici une idée pourtant majeure : le choix qu’on fera [lors du référendum] débordera amplement la seule problématique de l’indépendance et il aura par conséquent des effets d’une portée bien plus générale que celle de la question entendue dans son sens explicite. (…) On se trouve, qu’on le veuille ou non, engagé dans un processus où il s’agira de savoir si l’on vote pour ou contre soi.»

Un génocide en douce et To be or not to be…, que je me suis farcis cette semaine, sont des essais crève-coeur. Dans ces pages, parfois d’une rare noirceur, l’auteur anticipe ce qui arrivera aux Québécois s’ils refusent de se donner un pays : «l’échec du projet d’indépendance ne serait que le commencement d’une fin à n’en plus finir». C’est-à-dire : désorientation politique, perte de contrôle de nos institutions et de nos ressources, influence accrue de la société de surconsommation à l’américaine, déclin de l’usage de la langue française, mentalité de vaincus, isolement des individus, vide spirituel et néant existentiel, relativisme intégral (tout se vaut et ne vaut rien), rupture avec notre passé…

Toutes les craintes de Vadeboncoeur se sont avérées.

La société québécoise, en ce début d’année 2010, entretient son incapacité de se donner un avenir. Par exemple en ne réagissant pas au lent déclin de l’usage du français, en se marginalisant au sein du Canada (et, par extension, sur la scène internationale). Et a-t-on déjà vu un peuple aussi mal à l’aise sur le plan identitaire, par exemple dans le débat sur les «accommodements raisonnables» et sur la laïcité ?

Existe-t-il un peuple au comportement politique plus incohérent ? Bien des Québécois votaient et pour Pierre Elliott Trudeau au fédéral, et pour René Lévesque au provincial… De nos jours, la culture politique du Québécois moyen est pauvre et toujours ambivalente. Par exemple, beaucoup se moquent de la gauche et du «modèle québécois» sans se demander un instant si la droite et le modèle américain leur auraient donné ce dont ils profitent aujourd’hui : un système de santé universel, l’éducation quasi gratuite jusqu’à l’université, une panoplie de programmes sociaux, l’électricité nationalisée, l’égalité hommes-femmes… On succombe à n’importe quelle mode, par exemple les vagues promesses de «changement» de Mario Dumont ou le discours hystérique sur la dette publique… Les Québécois s’intéressent peu aux débats politiques, ils votent selon leur humeur, et après ils se plaignent d’avoir élu un Jean Charest ou un Stephen Harper… Surtout, a-t-on déjà vu sur le globe un peuple refuser à deux reprises de se donner un pays ?!?

L’économie québécoise se porte assez bien aujourd’hui compte tenu de la crise financière et de la récession en 2008-2009, car notre structure économique est diversifiée (sur ce plan, nous avons fait beaucoup de progrès depuis les années 1970). Notre production culturelle et nos artistes sont très dynamiques — la culture est notre «marque de commerce», ce qui nous distingue dans le monde. Mais pour le reste, le Québec ne va nulle part.

Je ne connais pas de peuple aussi incertain, flou, indéterminé que les Québécois. Notre sport national, ce n’est pas le hockey, c’est l’ambivalence ! Une ambivalence si bien ancrée dans nos mentalités, dans nos comportements, qu’elle ne nous étonne plus.

Cette ambivalence, on la voit aussi dans nos relations hommes-femmes. D’où le refus de draguer (et pourtant, beaucoup de gens meurent d’envie de faire des rencontres amoureuses), la peur panique du rejet, les faux-fuyants sentimentaux, les occasions en or tuées dans l’oeuf… Quand drague il y a, elle est maladroite, incertaine, souvent compromise. Il y a aussi la peur de s’engager dans une relation durable que manifestent tant de Québécois… les mêmes Québécois qui, au fond d’eux-mêmes, idéalisent la vie de couple ! Oui, non, je ne sais plus…

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7 commentaires à Oui, non, je ne sais plus

  • Sébas dit :

    “Il y a aussi la peur de s’engager dans une relation durable que manifestent tant de Québécois…”

    Les lois inégalitaires. Des amis à la tonne qui vivent des injustices flagrantes. Des nouvelles conjointes d’hommes maltraités qui voient aussi que les lois ne sont pas égalitaires. Des tonnes de journalistes le savent, mais n’en parlent pas, pourquoi ce tabou? Pourquoi ce silence. Je ne comprends vraiment pas. Est-ce devenu un dogme de faire semblant que toutes ces lois injustes (le Québec est le ‘paradis’ de ce genre de lois), n’existent pas?

  • Sébas dit :

    Quelqu’un demande:

    “Pourquoi refusez-vous les avances des femmes? Pourquoi vous dites-vous être traumatisé à vie?”

    Ok, je vais essayer de lui expliquer le mieux que je peux:

    Je ne suis pas un extra-terrestre.
    Les lois inégalitaires m’affectent.
    Mon environnement social aussi.
    etc.

    Il y a quelque chose de vraiment pourri au Royaume du Danemark:

    Il y a 500 000 enfants au Québec vivent sans leur père (350 000 familles monoparentales mères), des orphelins juridiques à cause principalement des lois, jugements, jurisprudences, etc, injustes.

    Le Québec est l’endroit AU MONDE où l’on retrouve le plus de personnes vivants seules, qu’elles soient ‘monos’ ou sans enfants.

    95% des payeurs de pension alimentaire sont des pères, plus souvent qu’autrement, pauvres et loin de leurs enfants…

    Il ya 3-4 hommes qui se suicident par jour (dont environ la moitié durant des procédures de séparation et de divorce). Le Québec est l’endroit en Occident où ce nombre est le plus élevé. Ce taux ne cesse de monter pour les hommes, mais est stable pour les femmes et ce, depuis les années 70. Dans presque toutes les provinces canadiennes, ce taux est plus bas qu’ici. J’ai plusieurs amis, parents, presque tous des hommes, qui se sont suicidés. Mon coeur est brisé.

    Etc, etc, etc.

    Commencez à voir/sentir ce que je vois et sens ?

  • Merci Sébas d’avoir pris la peine de nous raconter votre histoire.

    Je suis bien d’accord avec vous pour dire qu’il y a trop de solitude, d’isolement, de familles brisées et de suicides au Québec.

    Il nous reste maintenant à réapprendre l’art de la séduction, à retrouver le plaisir de se rencontrer. Les hommes et les femmes ont un avenir commun, non?

  • Sébas dit :

    “Les hommes et les femmes ont un avenir commun, non?”

    Oui et non.

    Au plan personnel, nous nous complétons presque parfaitement. Et c’est triste que le Québec détienne le RECORD du monde pour le nombre de personnes vivants seules.

    Nous (vous, moi, tout le monde finalement), ne pouvons pas faire semblant que nous sommes des êtres désincarnés et/ou que l’environnement social/légal ne nous concerne ou touche pas… me semble en tout cas.

    En d’autres mots, tant que les lois ne changeront pas, tant que les inégalités persisteront, tant que les individus ne seront pas 100% responsables pour leurs vies et tant que l’État endossera et/ou récompensera les comportements irresponsables, je crains que trop d’hommes ne pourront pas passer à la 2e étape, soit:

    “Il nous reste maintenant à réapprendre l’art de la séduction, à retrouver le plaisir de se rencontrer.”

    Qu’en pensez-vous?

  • Sébas, j’ai l’impression que vous accordez trop d’importance à l’État, aux lois, aux institutions. Au Québec, les individus ont beaucoup de marge de manoeuvre, de libertés. C’est à la fois exaltant (nous pouvons faire des choix en toute liberté) et angoissant (parce que nous ne sommes pas encadrés par la société).

    Dans une société traditionnelle, rigide et autoritaire, les rencontres amoureuses sont codifiées. Jadis, au Québec, la rencontre amoureuse était encadrée par l’institution familiale (qui autorisait les «fréquentations») et sanctionnée par l’Église (qui célébrait le mariage). C’était contraignant, et en même temps c’était rassurant; quand il y a des règles claires, on ne se pose pas de questions. De nos jours, les codes de la rencontre amoureuses sont flous. C’est à la fois excitant (on peut expérimenter beaucoup de choses) et angoissant (on craint toujours la solitude, l’oubli).

  • YannT dit :

    Vous refusez d’admettre que la féminisation (moumounisation?) de la société a castré les hommes, aussi bien au Québec qu’ailleurs.

    Je vous suggère un livre que vous avez peut-être lu: “Vers la féminisation” d’Alain Soral.

    Voyez les vidéos édifiantes dans l’article suivant (cliquer sur YannT ci-dessus).

    La séduction est un give-&-take. L’homme propose (en réaction à l’attitude séductrice) et la femme dispose (en fonction de son envie).

    Mais le féminisme qui a d’abord masculinisé les comportements féminins (Simone de Beauvoir) puis féminisé les comportement masculins (Elisabeth Badinter) a seulement inversé les rôles.

    Mais la nature profonde des individus n’a pas changé. Or, il n’y a rien de plus animal, bestial et intrinsèque que la sexualité. L’eugénisme féministe produit les germes de sa propre extinction. C’est non viable, la nature n’en veut pas. La société se stérilise toute seule (comme pour les rapports consanguins).

    Notez que cela n’a rien à voir avec la politique et l’égalité en droits des hommes et des femmes. Mais les droits amènent les devoirs. Et c’est véritablement sur ce sujet que les féministes sont critiquables. Elles ont cherché les avantages des hommes sans les inconvénients. Les salaires sans les horaires. Les responsabilités sans la compétition. Le pouvoir sans la lutte (…). Les féministes ont mis en place une société de passe-droits (victimisation d’abord et discrimination positive ensuite) pour finir par le tapis rouge pour tout ce qui est féminin.

    Contrairement à certains pays méditerranéens qui luttent encore, le Québec a été vaincu. L’homme (rose) ne veut et ne sait plus draguer. Les codes ont changé et les conséquences ont trop d’implications (financières) pour lui.

    C’est très simple, prosaïque même. Mais ca dérange l’Ordre (politique.qc.ca) ambiant. Alors, la circonvolution est une méthode (un peu lâche) comme une autre qui a le mérite d’éterniser le débat.

  • Bonjour YannT. Merci pour votre commentaire, mais je dois vous dire d’emblée que je ne partage vraiment pas le point de vue d’Alain Soral sur le féminisme (il est très misogyne).

    Cela dit, oui les codes de la séduction ont changé au Québec. Beaucoup de gens se sentent dépourvus, mal à l’aise dans les situations de flirt. Le féminisme a bien sûr joué un rôle dans la redéfinition des rapports hommes-femmes, mais je trouve que votre critique du féminisme est injuste. Une “société de passe-droits”, ce n’est pas ce que veulent les féministes. Les féministes désirent l’égalité homme-femme. Cette quête de l’égalité a pu provoquer des effets pervers, des phénomènes que les féministes n’avaient pas voulu ni prévu, mais je ne suis pas de ceux qui accusent les féministes de tous les maux.

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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