Méfiez-vous du grand amour
Si vous fréquentez les sites web ou les petites annonces de rencontre, vous aurez constaté à quel point les célibataires célèbrent, valorisent, exigent à tout prix le «grand amour». Je me suis demandé d’où vient cette expression si présente dans notre culture de la rencontre amoureuse, et ce qu’elle signifie au juste.
Voici quelques réponses… et des pistes de réflexion.
Le grand amour est une passion absolue, magique, amour-fusionnel-pour-la-vie (et même après, dans la mort) qui déclasse tous les autres relations intimes que l’on puisse vivre. Le très espéré grand amour ne surgirait qu’une fois dans une existence, croit-on, et il ne faudrait surtout pas le laisser filer entre ses doigts. Une vie sans grand amour serait donc une vie ratée.
L’idéal du grand amour provient du romantisme européen du XIXe siècle, courant artistique qui exaltait la liberté individuelle et le lyrisme, souvent par l’expression hystérique des sentiments amoureux (pour vous en convaincre, jetez un coup d’oeil aux poèmes de Victor Hugo ou allez vous farcir l’opéra Tristan et Isolde de Wagner). D’autres courants artistiques ont survalorisé l’amour-passion totalement poétisé, le surréalisme par exemple (L’Amour fou d’André Breton, 1937).
Au début des années 1800, le romantisme était un phénomène révolutionnaire. De nos jours, c’est un réservoir de clichés : le grand amour, le coup de foudre, la passion pour-la-vie, le prince charmant sur son cheval blanc, les relations contrariées à la Roméo et Juliette, etc.
Soyons clairs et nets : le grand amour n’existe pas en chair et en os. C’est un mythe. Une fiction. Un ingrédient des contes de fées et autres histoires que l’on raconte aux enfants. Un psychologue montréalais, Jean Garneau, a d’ailleurs soutenu que les attitudes associées au grand amour (la fusion amoureuse totale, l’admiration béate de l’être aimé et l’attente de satisfactions infinies) sont infantiles, c’est-à-dire normales chez les enfants, mais immatures chez les adultes.
Un adulte qui «se réserve» pour le grand amour est une personnalité immature qui vit dans l’imaginaire, se nourrit d’illusions et gâche sa vie. Car personne sur Terre ne peut correspondre à un idéal amoureux totalement exalté, personne ne peut combler toutes nos attentes et se consumer avec nous dans une passion éternelle.
La quête éperdue du grand amour peut provoquer des situations aberrantes, pathétiques. Représentez-vous un individu qui vit une relation amoureuse en croyant avoir enfin trouvé le «grand amour» dont il rêve depuis si longtemps. Or cette relation se termine brusquement. La rupture est douloureuse. L’individu, affligé par une peine d’amour (ce qui est normal), croit avoir perdu «le» grand amour de sa vie (ce qui est irrationnel) et finit par se convaincre que plus jamais il ne rencontrera l’amour, que sa vie sentimentale est ruinée (ce qui est encore plus irrationnel). Cet individu s’isolera socialement, finira sa vie alcoolique, dépressif, etc.
Le psy Jean Garneau rappelle que «l’adoration du “grand amour” est toujours une impasse. Le temps nécessaire pour découvrir qu’il n’y a pas d’issue peut être plus ou moins long, mais la désillusion est toujours la seule conclusion possible.»
Au lieu d’idéaliser une relation amoureuse impossible, il serait plus efficace de s’intéresser aux gens qui nous entourent, de s’amuser à séduire, et d’accepter nos partenaires amoureux tels qu’ils sont. «Je crois encore au grand amour, entend-on souvent. Mais c’est aux personnes qu’il faut croire, vulnérables, imparfaites, pas à une abstraction, si admirable soit-elle», souligne le philosophe français Pascal Bruckner dans son dernier (et excellent) livre Le paradoxe amoureux.
Et si on commençait par apprendre (ou réapprendre) à se rencontrer ?


Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
M. Marsan,
La dimension de l’Amour est une vision de chacun de soi. L’amour est une forme de respect que l’on peut avoir des êtres qui en valent la peine de s’attarder. Moi, pour ma part, je me méfie pas de lui mais lui, il va y avoir la méfiance de ne pas répondre a ma vision. Le Grand amour devrait être l’amour que l’on se porte afin de le transmettre.
Je serais fascinée de me pencher sur la vision qu’on les jeunes adolescentes de l’amour, et surtout de ce Grand Amour, qui fait tomber tout autour. Ma petite soeur, qui a tout juste 13 ans, me demandait en fin de semaine “pourquoi l’amour est si compliqué et pourquoi ça ne semble pas aller de soi…” Encore faut-il voir ce qui nous a été appris et ce que la vision des relations que les jeunes souhaitent, peut impliquer. Il me semble que la vision que j’en avais en étant jeune n’est pas très loin de ce qui semble être encore véhiculé aujourd’hui… à la différence près des manières de mettre en oeuvre sa séduction (commentaire à prendre avec nuances).
Blogue très intéressant, au fait!
@Marianne Mathis: Les enfants grandissent dans l’imaginaire des contes de fées, de Cendrillon, de la Belle au bois dormant, avec des princes charmants et tout et tout. Je n’ai rien contre… en autant que cet imaginaire de l’enfance ne contamine pas celui des adolescents et des adultes ! Que les adolescents rêvent d’amour, d’accord, mais d’un amour accessible, réaliste, proche de leur réalité, pas d’un rêve inaccessible…
Merci pour votre commentaire sur notre blogue, j’apprécie.
“Les enfants grandissent dans l’imaginaire des contes de fées, de Cendrillon, de la Belle au bois dormant, avec des princes charmants et tout et tout. Je n’ai rien contre… en autant que cet imaginaire de l’enfance ne contamine pas celui des adolescents et des adultes ! Que les adolescents rêvent d’amour, d’accord, mais d’un amour accessible, réaliste, proche de leur réalité, pas d’un rêve inaccessible…”
== c’est exact, je parle même de “conditionnement”, les gosses sont conditionnés par toutes ces fausses images de prince charmant, de la gentille princesse et tout et tout et, une fois adultes, se comportent en conséquences en rêvant du “Grand Amour” souvent irréaliste comme un ” saint graal” à atteindre à tout prix.
Pas étonnant de tomber de haut puis de fustiger l’autre sexe.