Marc Lépine : quand Radio-Canada s’en mêle
Le week-end dernier, j’ai été très désagréablement surpris de découvrir que Radio-Canada venait de consacrer des reportages exclusifs à un site web faisant l’apologie de… Marc Lépine. Oui, Marc Lépine, le sinistre auteur du massacre de Polytechnique le 6 décembre 1989 !
Un individu a créé un site web en hommage à Marc Lépine, site au discours haineux qui renferme des menaces de violence, nous apprend Radio-Canada. Ah bon ? A-t-on appelé la police ? Mais où est la nouvelle ? Et où est l’exclusivité ? Ce site web sur Marc Lépine existe depuis un bout de temps, j’étais déjà tombé dessus. Des sites web aux propos extrémistes, il en existe une quantitié innombrable. Sur le Web, toutes sortes d’extrémistes s’agitent : des néo-nazis, des racistes, des homophobes, des poseurs de bombes, des amateurs de théories du complot, etc. Lorsque les médias en parlent, c’est généralement pour déplorer l’existence de ce genre de contenu, ah dans quel monde débile vivons-nous, etc.
Mais là, on ne rigole plus : un site web faisant l’apologie de Marc Lépine a eu droit à des reportages de Radio-Canada, rien de moins ! Au secours !
Il faut se rappeler qu’à Radio-Canada règne un journalisme dit objectif, d’inspiration anglo-saxonne : les faits, les faits et rien que les faits, en imposant une neutralité idéologique totale. Un journaliste radio-canadien n’a pas le droit d’exprimer un point de vue, de défendre une thèse, d’élaborer un discours, il doit s’en tenir à la minutieuse description des faits. Ce qui nous donne des reportages irréprochables sur le plan factuel, mais désincarnés, qui manquent souvent d’empathie et d’esprit critique. (La Société Radio-Canada est tellement obsédée par l’objectivité que ses journalistes vont jusqu’à chronométrer le temps d’antenne consacré aux partis politiques pendant les campagnes électorales, pour s’assurer que tous les partis soient traités équitablement et que rien ne laisse croire que le média ait le début de l’ombre d’une opinion politique…)
Lorsqu’un média dit sérieux traite de manière «objective» le discours d’un extrémiste, c’est-à-dire avec le plus de neutralité possible, en accordant autant d’importance au pour et au contre, en équilibrant soigneusement les opinions de chacun, ce média met cet extrémiste sur un même pied d’égalité que des personnalités et des organismes modérés, respectables, crédibles, solides. Il s’agit d’un traitement journalistique irresponsable qui donne une visibilité disproportionnée à un discours disjoncté qui n’a aucune légitimité. Dans le cas qui nous intéresse, c’est exactement le comportement de Radio-Canada ce week-end : notre média public a fait le jeu d’un site web qui prône la violence, qui alimente délibérément la guerre des sexes (et la crise de la rencontre amoureuse), en donnant la parole à son auteur comme s’il était un individu crédible, respectable.
Pour mieux me faire comprendre, voici un exemple fictif. Supposons que je décide de mon propre chef, sans appartenir à quelque organisation ou groupuscule que ce soit, de grimper au sommet d’un gratte-ciel pour déployer une pancarte géante où l’on peut lire : «Mort aux féministes» (ou «Mort aux Juifs», ou «Mort aux nègres», ou n’importe quel discours haineux). Qu’est-ce qui va m’arriver ? Dix minutes après avoir installé ma pancarte à la vue de tous, la police et les médias seront à mes trousses. Les policiers vont m’arrêter. Les journalistes vont capter des images, recueillir des informations, et j’aurai droit à mon petit moment de gloire médiatique. Au nom de la sacro-sainte objectivité, les journalistes vont prendre soin de contacter la Fédération des femmes du Québec (ou le Congrès juif, ou la Ligue des Noirs, ou n’importe quel organisme établi qui pourra condamner mon geste). Les reportages des médias seront construits de la manière suivante : 1) un individu a déployé au sommet d’un gratte-ciel une pancarte géante avec un message haineux ; 2) voici les réactions outrées des individus et organismes concernés. Et les journalistes accorderont autant d’importance à 1) qu’à 2) ! Ça peut paraître dingue, mais c’est ainsi que bien des journalistes travaillent (surtout ceux qui alimentent l’information continue), comme des robots.
En exhibant au sommet d’un gratte-ciel une pancarte géante «Mort aux féministes», j’aurais autant de visibilité médiatique qu’une porte-parole de la Fédération des femmes du Québec, par exemple. Et pourtant, je ne représenterais personne d’autre que moi, que mon délire haineux.
Depuis vendredi dernier, Radio-Canada accorde une formidable visibilité à un individu marginal qui utilise le web pour glorifier Marc Lépine. Ce gars doit actuellement être mort de rire d’avoir obtenu une publicité gratuite sur les plateformes de Radio-Canada (radio, télévision, Internet). Le travail de Radio-Canada a ensuite été synthétisé par l’agence La Presse Canadienne (qui alimente de nombreux médias partout au pays), ce qui a donné une seconde vie à Marc Lépine.
Devant un site web faisant l’apologie de Marc Lépine (ou de Hitler, ou de Pol Pot, ou du meurtre, ou de la haine misogyne, ou de la pédophilie, ou du terrorisme, etc.), on ne peut rester objectif, neutre, impartial, en alternant les faits et opinions de tous les intervenants, comme si l’on réalisait le compte rendu d’un débat parlementaire ou un reportage sur un match de hockey. Devant un délire haineux, le traitement journalistique traditionnel est inopérant, incapable de prendre la juste mesure des enjeux. De deux choses l’une : soit les médias dénoncent carrément ce genre de site web (en appelant la police s’il le faut), soit ils l’ignorent — devant l’imbécilité, le mépris est souvent la meilleure arme.
P. S. J’ai écrit ce billet (cette montée de lait, plus précisément) dimanche dernier. Je l’avais titré «Marc Lépine : quand Radio-Canada dérape». Lundi après-midi, en me relisant, je me suis rendu compte que le titre était un peu fort de café. Je l’ai donc modifié. (L’équipe de Radio-Canada n’a pas dérapé, elle a travaillé comme elle a l’habitude de le faire… et c’est cela qui pose problème.)

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Bravo pour votre excellente analyse JS! C’est à en conclure qu’il vaut mieux fréquenter un très bon blogue comme le vôtre que les médias traditionnels pour ce qui est de la couverture d’événements ou de phénomènes de société.
Merci Phil Lemoyne pour votre commentaire. Je n’ai pas autant de mérite que vous le croyez… et je n’ai vraiment pas la prétention de faire un meilleur travail que les médias traditionnels !
J’ai gagné ma vie comme journaliste pendant plusieurs années (j’ai bossé aux nouvelles Internet de Radio-Canada, en 2003), alors je connais un peu la manière de travailler dans les médias.
Je suis de ceux qui sont allés voir le site, suite à sa quasi-publicité. Ça se passe de définition, tant je n’en trouve pas qui soit appropriée. J’ai bien hâte de le voir disparaître.
… Pour moi ce n’est pas étonnant, la meilleure façon de faire disparaitre ce site était de jeter le regard du public sur son existence.
Mission accomplie.