La bagnole ou le refus de prendre le temps de vivre

 

Pour compléter mon billet de lundi dernier sur la banlieue, je ne peux résister à l’envie de vous confier tout le mal que je pense de la sacro-sainte voiture.

Je déteste les bagnoles. Je déteste les bagnoles. Encore une fois : je déteste les bagnoles ! Et je vais vous dire pourquoi.

La bagnole est la menace industrielle numéro un qui pèse sur l’humanité. Les véhicules qui carburent au pétrole sont responsable d’une bonne partie de la pollution de l’air et du réchauffement climatique, de la plupart des guerres (qui sont souvent liées aux ressources pétrolières ; si vous vous demandez encore le pourquoi de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan, ne cherchez pas plus loin que la prochaine station d’essence), de l’exploitation du tiers-monde (d’où provient une partie de l’or noir et la plupart des matières premières entrant dans la fabrication des bagnoles) et d’un nombre effarant de tragédies sur les routes (rien qu’au Québec, 557 décès et plus de 43 500 blessés l’an dernier). La voiture est le produit de consommation le moins équitable au monde et une arme de destruction massive particulièrement efficace.

Au Québec comme ailleurs dans le monde, de nombreux territoires ont été défigurés pour laisser toute la place à la bagnole. Dans la prétendue Belle province, nous avons un don pour la construction d’autoroutes beaucoup trop larges, au tracé mal choisi, qui lacèrent le paysage.

Au Québec comme ailleurs dans le monde, la bagnole atomise la société : elle isole les gens dans leur carrosserie. Sur les autoroutes, dans les stationnements, etc., l’automobiliste est toujours seul. Lorsqu’il sort de chez lui pour s’engouffrer dans sa bagnole et qu’il ne ressort de sa bagnole que pour rentrer chez lui, systématiquement, je crois qu’on peut parler d’un refus évident de se mêler à l’humanité.

Regardez bien la photo ci-dessous. Si l’on remplaçait cet embouteillage de bagnoles par un train, ce dernier se déplacerait plus rapidement, sans rencontrer d’obstacles. De plus, les passagers du train pourraient se côtoyer. Des gens qui ont rencontré l’Amour dans les transports en commun, ça existe… mais des gens qui font une rencontre amoureuse dans un bouchon de circulation, ça n’existe pas ! 

La voiture est avant tout un symbole de réussite sociale. Elle sert aussi à nous transporter, mais cette fonction est très secondaire. Parfois, elle n’est qu’un prétexte. Autrement dit, les gens s’achètent une voiture pour montrer à la face du monde qu’ils possèdent une… voiture. Et l’affirmation de l’individu passe par sa bagnole — à preuve, jetez un coup d’oeil aux routes à l’heure de pointe : la majorité des automobilistes sont seuls dans leur carcasse roulante. (Et après, ils iront se plaindre du temps perdu dans les embouteillages.)

Le piéton doit toujours subir le bruit, la pollution, l’agressivité des bagnoles, alors qu’il ne demande qu’une chose, pouvoir se déplacer à sa guise, et qu’il ne gêne personne. Même un piéton qui respecte la signalisation aux intersections est en danger — à Montréal, j’ai été maintes fois confronté à des automobilistes qui croient que l’arrêt au feu rouge est facultatif. Le quartier montréalais le plus dangereux pour les bipèdes : le surestimé Plâââteau Mont-Royal, où les wannabe se croient investis du droit divin de se faire remarquer à tout prix avec leur bagnole.

Le plus pathétique : la drague du samedi soir dans une bagnole. Dans une voiture sport qui se déplace à basse vitesse sur des artères achalandées, une bande de jeunes hommes klaxonne les créatures du sexe opposé sur le trottoir. «Eille bébé, t’es pas mal cute», vroum vroum pouet pouet… Cette technique de drague n’est pas efficace (les femmes n’ont aucune envie de s’approcher d’une voiture bourrée de morons du samedi soir) et elle tombe royalement sur les nerfs de l’ensemble des piétons.

Attention, je ne ne veux pas laisser entendre que la voiture n’est pas, dans certaines occasions, un moyen pratique de se transporter d’un point A au point B. Certains déplacements ne peuvent s’effectuer qu’en voiture. Se déplacer en voiture peut permettre de gagner du temps, mais il y a un hic : ce gain sera rapidement annulé par le temps et les frais hallucinants requis pour l’entretien, les accrochages et les accidents, les contraventions et remorquages, l’immatriculation et les assurances, sans oublier le carburant (et dans un contexte de pénurie annoncée de pétrole à bon marché, les prix de l’essence vont bientôt s’envoler).

Se déplacer à pied, en vélo ou en transports en commun, c’est prendre le temps de vivre sans hypothéquer l’avenir de l’humanité. C’est aussi la liberté d’aller exactement où l’on a envie. (En voiture, la liberté n’est qu’un slogan publicitaire : il faut se déplacer à la queue leu leu sur des routes, et rien que des routes, entouré d’autres automobilistes stressés et stressants, en respectant un code de la route très contraignant… Essayez donc de couper à travers champ avec une auto.)

Se déplacer à pied, en vélo ou en transports en commun, c’est la liberté de se déplacer comme on en a envie, à la vitesse qui correspond le mieux à notre rythme (essayez donc, avec une bagnole, de rouler nettement sous la limite légale de vitesse…). C’est le plaisir d’observer les passants, les passager des trains, des autobus, etc., de sourire à quelqu’un, d’amorcer une conversation… Laisser la bagnole dans le garage, c’est le début de la séduction.

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4 commentaires à La bagnole ou le refus de prendre le temps de vivre

  • Tournesol dit :

    Bonjour M. Marsan,

    Tout comme les 20 ans de capitalisme sauvage de votre billet précédent, le culte de l’automobile est quelque chose de généralisé dans l’Occident industrialisé.

    Or comment se fait-il que ces deux phénomènes semblent avoir PLUS affecté le rapport des Québécois à la drague que les autres peuples occcidentaux?

    Tournesol.

  • Bonjour Tournesol. Je ne crois pas qu’on puisse mesurer avec précision l’impact du capitalisme sauvage, du culte de la bagnole, etc., sur les relations hommes-femmes au Québec. Je ne sais pas si c’est pire au Québec qu’ailleurs.

    Je constate seulement que les Québécois ont très bien assimilé l’individualisme sans coeur du capitalisme sauvage, qu’ils sont souvent très solitaires, que la moitié d’entre eux habitent en banlieue (où un urbanisme particulièrement déficient isole les ménages), qu’ils regardent beaucoup la télévision… Additionnez tous ces phénomènes et vous obtenez une société où les contacts sociaux sont difficiles, où la rencontre amoureuse est incertaine.

    Mais les Québécois sont aussi capables de grandes choses. Ils partagent des valeurs très positives : démocratie, pacifisme, ouverture aux autres, tolérance, égalité des sexes, justice sociale, etc. Bien qu’ils soient très individualistes (et même narcissiques), ils peuvent se montrer généreux et solidaires. Je pense par exemple à la crise du verglas, en janvier 1998. Ce qui m’a le plus étonné dans cette crise, ce n’est pas seulement la solidarité et l’entraide manifestée par des Québécois de tous les milieux, c’est qu’après la crise tout le monde est naturellement retourné à son individualisme, à ses préoccupations je-me-moi. Je crois que la crise du verglas a démontré que nous vivons dans une société assez souple pour que les individus puissent s’épanouir (et même manifester un individualisme exacerbé) tout en conservant des réflexes de solidarité, une conscience collective. Qu’en pensez-vous ?

  • Tournesol dit :

    Cher M. Marsan,

    Puisque j’aimerais commenter un prochain billet, je me sens l’obligation de répondre à celui-ci puisque vous semblez m’interpeller.

    Vous avez peut-être raison pour ce qui est de l’impact de la banlieue sur les Québécois, mais pour ce qui est du pacifisme des Québécois, je suis complètement en désaccord avec vous. Peut-être que vous êtes sincère dans vos convictions pacifistes, mais je peux vous dire que depuis longtemps je connais beaucoup de monde de tout les âges se VANTER de ne rien y comprendre en affaires internationales, qui avant le 11 septembre ne savaient pas faire la différence entre des Hindous et des Arabes (toutes des “races à turbans”), disaient que les assistés sociaux sont des parasites à laisser sécher, etc.

    Mais sitôt arrivée la guerre en Afghanistan, alors là ils sont devenus M/Mme “je-sais-tout” car Michael Moore a dit ceci et cela!

    Comme je l’ai dit, vos convictions pacifistes sont sans doute sincères mais auriez tort d’y voir de la vertu dans le pacifisme des Québécois, car ce pacifisme n’est rien d’autre que l’expression de leur nombrilisme dont vous parlez.

  • Cher Tournesol, je n’ai pas de difficulté à croire que le pacifisme est parfois synonyme d’ignorance des enjeux internationaux.

    Dans mon billet, je voulais surtout souligner le caractère pacifique de la société québécoise: dans notre histoire et à l’intérieur de nos frontières, nous sommes un peuple très peu porté sur les conflits, la violence.

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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