Le désert de la banlieue

 

Il est de bon ton de se moquer des banlieusards, de les dépeindre en individus grotesques, conformistes, abrutis par la consommation, etc. (il suffit de revoir Elvis Gratton ou n’importe quel épisode du dessin animé The Simpsons). Par opposition, les habitants des grandes villes seraient si dynamiques, sophistiqués, «branchés»…

Cette critique est superficielle et pleine de clichés. Il est si facile de rire des banlieusards (en oubliant que la moitié de la population du Québec vit en périphérie des villes). Il est plus ardu de critiquer les structures de la banlieue et leur impact socio-affectif… C’est ce que je vais tenter aujourd’hui.

(À tous ceux qui ont élu domicile en banlieue : le texte qui suit comporte des observations et des réflexions qui ne doivent pas être confondues avec des jugements de valeur.)

Un mode de vie hyperindividualiste
Un Québécois sur deux habite actuellement la banlieue, un environnement aussi favorable aux relations sociales qu’un parc industriel un soir de pluie.

D’abord parce que le territoire banlieusard est cloisonné : les zones résidentielles, commerciales et industrielles y sont nettement séparées, ce qui ne favorise pas le brassage des populations. On dirait qu’en banlieue, tout a été planifié et construit pour que les habitants ne se rencontrent presque jamais.

Dans les secteurs résidentiels de type bungalow-garage-pelouse, il n’y a aucune vie de quartier. Les banlieusards vivent en autarcie dans des résidences entièrement équipées : jardin, piscine, garage, sous-sol, cinéma maison, etc. À quoi bon sortir, pourquoi aller au cinéma, à la piscine municipale, au parc, etc., quand on possède tout chez soi ? D’autant plus que les banlieues sont généralement dépourvues de places publiques — à l’exception des centres commerciaux, mais ce sont des établissements impersonnels, trop commerciaux justement, pour favoriser les contacts sociaux.

Sortir de chez soi, se rendre à pied chez le boulanger ou le charcutier, s’arrêter dans un café pour bavarder un instant avec le patron, saluer un ami ou une connaissance croisée sur le trottoir, poursuivre ses courses puis rentrer chez soi sans avoir marché plus de 0,5 kilomètre : scène inconcevable dans la majorité des banlieues.

Indispensable à presque tous les déplacements en banlieue, la voiture contribue aussi à isoler les individus. Le véhicule motorisé, en banlieue, est bien plus qu’un moyen de transport : c’est l’ADN et le centre de gravité de tout un mode de vie. La banlieue s’est développée grâce à la voiture et la banlieue n’existe que pour la voiture. De nombreux secteurs résidentiels sont même dépourvus de trottoirs, comme si les êtres humains n’avaient pas droit de cité dans les rues.

La véritable porte d’entrée d’un bungalow, c’est son entrée de garage, et le prolongement du bungalow, c’est sa voiture. Membre à part entière de toute famille de banlieue qui se respecte, la sacro-sainte bagnole a droit à tous les égards : on lui sacrifie énormément de temps (les embouteillages, le rituel du nettoyage au savon dans l’entrée de garage, les visites chez le garagiste, etc.), d’argent (ces dépenses démentielles pour l’entretien, les réparations, etc.), et on lui pardonne tout : ses centaines de morts et milliers de blessés graves chaque année sur les routes du Québec, son importante contribution au réchauffement climatique…

Ce n’est pas le banlieusard qui possède une voiture, c’est la voiture qui possède son banlieusard — ce qui se vérifie quand le véhicule tombe en panne ou lorsqu’une tempête de neige ensevelit les routes : le banlieusard se retrouve prisonnier de son domicile, ou alors coincé dans une carrosserie au beau milieu d’un no man’s land, complètement pris au dépourvu. Lorsque la maladie ou la vieillesse empêche un banlieusard de conduire un véhicule, l’isolement social devient critique.

En somme, l’hyperindividualisme est la norme en banlieue. Il ne s’agit pas d’un milieu de vie riche en contacts humains et en possibilités, ouvert sur le monde, mais d’un environnement sans convivialité, replié sur lui-même, monotone et ultraprévisible.

Ces célibataires dont on ne parle jamais
On me rétorquera que la banlieue est le royaume de la vie de famille et sûrement pas le meilleur endroit pour draguer, pour rencontrer l’amour. On se rencontre en ville ou à la campagne, puis on s’installe en banlieue pour fonder une famille, croit-on.

Ce n’est pas aussi simple.

Les banlieues attirent effectivement plus de familles que les villes : au recensement de 2006, les centres-villes canadiens comptaient un peu moins de 25 % de ménages formés de couples avec enfants, contre plus de 35 % pour les banlieues. Tout de même, quelque 65 % des ménages banlieusards n’ont pas d’enfants… Des couples, mais aussi des célibataires.

Prenons le cas des banlieues de la ville de Québec, qui ont fait l’objet d’études scientifiques assez poussées.* En 1966, à la fin du baby-boom, les banlieues construites autour de la Capitale dans les années 1950-60 étaient très familiales, peu de personnes seules y habitaient. Trente ans plus tard, en 1996, les ménages comptant une seule personne étaient aussi nombreux que les familles avec enfants ! (Voyez ce résumé du Département de sociologie de l’Université Laval, p. 11.) Les jeunes familles étaient alors attirées par les banlieues de deuxième et troisième courronnes, plus récentes, laissant les «vieilles» banlieues aux personnes divorcées, aux veufs et veuves, etc.

On ne parle jamais des célibataires qui vivent en banlieue. Et pourtant, ils existent. En plein désert.

*Voir l’ouvrage collectif La banlieue revisitée, Les Éditions Nota bene, Québec, 2002.

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3 commentaires à Le désert de la banlieue

  • marjan texel dit :

    Tellement vrai… cela m’a fait penser à un texte publié il y a longtemps sur mon blogue.

    J’ai 2 enfants, parfois 3 (famille reconstituée) et je vis en ville. Je n’ai pas de grand jardin mais je vais au parc, nous avons une seule voiture plus par obligation que par choix… Je conduis mon fils à l’école 1 semaine sur deux (20 minutes) puis je vais au travail (10 minutes), le tout en transport en commun. Je stresse rarement sauf quand le métro est en panne et je prends un taxi quand c’est le cas. J’aime me promener dans mon quartier, m’arrêter au café du coin, puis au parc pour finir à la bibliothèque, en passant par le supermarché, le tout à moins de 15 minutes à pied. Bref, j’aime ma vie de quartier même si ce n’est pas mon premier choix car j’ai dû choisir un quartier plus défavorisé, je préfère malgré tout cela à la vie de banlieue. J’aime l’accès à la culture et mon fils fait de l’aikido, du chant et fréquente une très bonne école, le tout sans auto ! Bref, ce qui me fait sourire c’est lorsqu’on me dit que la banlieue est plus sécuritaire pour les enfants! En général, les enfants de banlieue sont habitués à être dans un univers surprotégé, et donc soi-disant sans danger, et souvent le danger se tapit où l’on s’y attend le moins. Je respecte malgré tout le choix de chacun, mais quand les gens essaient de me convaincre que leur vie est meilleure parce qu’ils vivent en banlieue, je leur demande gentiment de ne pas me vendre leur salade car mon choix est fait depuis longtemps. Entre un gros terrain, une grosse maison, deux voitures et mon petit duplex, mini jardin et une seule voiture, je garde ce que j’ai et j’évite des trajets stressants. Si tu travailles en ville, pourquoi vivre ailleurs ?

  • Mazsellan dit :

    Je suis un célibataire qui vit dans le désert de la banlieue montréalaise et je ne peux qu’être d’accord avec ce billet.

    Pour ma part, mon blogue à été et demeure une bonne source de rencontre, mes écrits valent plus qu’une simple fiche sur un site spécialisé, et je développe ma nouvelle passion depuis que je suis célibataire : danser des danses latines. Pour ça, il faut sortir de chez soi, s’inscrire, participer et aussi sortir dans les clubs, sinon à quoi bon.

    Néanmoins, on a le choix d’être casanier ou de provoquer les rencontres, d’être proactif, car outre les témoins de Jéhovah, elles ne viendront pas sonner à la porte pour signifer leur intérêt. Idem en ville quoi !

  • Alain dit :

    Pour continuer un peu le cliché, il faut mentionner les bars de rencontres de la banlieue. Souvent, ils sont désignés comme les bars “de la dernière chance”. Les succursales Lovers notamment ont eu cette réputation. Ils sont loin d’être exclusifs aux banlieues entourant Montréal. Je pense notamment à ce bar à Lévis, sur la rive sud de Québec, le Rock & Roll Palace. Un tour suffisait à nous convaincre qu’il s’agissait là d’un “cruising bar” dans le plus lourd du cliché. Quand j’y suis allé, j’avais l’impression de revenir quinze à vingt ans en arrière, tant je revoyais des gens que je côtoyais à la polyvalente… et qui avaient conservé le même look. Il n’y avait pas que la musique à avoir été bloquée aux années 80, la clientèle aussi! J’ignore si l’endroit existe encore, mais il a eu beaucoup de succès du temps où j’habitais dans le secteur.

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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Les Québécois ne veulent plus draguer...et encore moins séduireCe blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est original.
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