Un soir, un bar (6)
Hier soir (vendredi), le bar était relativement rempli. Clientèle presque mixte — un peu plus de jeunes hommes que de jeunes femmes. Et quand j’écris «jeunes», c’est la frontière de la légalité : j’ai vu les portiers refuser l’entrée à un groupe d’adolescents incapables de prouver qu’ils ont l’âge de fréquenter les débits de boisson.
J’en suis à ma sixième excursion consécutive dans ce bar d’un quartier montréalais (que je ne nommerai pas, ni le bar, ni le quartier). Pour ceux et celles qui ne sont pas au courant, je me livre depuis bientôt une semaine à une petite expérience sans prétention qui consiste à observer la vie d’un bar, soir après soir, en espérant y surprendre des scènes de drague et de séduction.
Cette expérience confirme ce que je constate depuis de nombreuses années à chaque fois que je mets les pieds dans un bar : ce type d’établissement n’est plus un lieu de rencontre, ni même de socialisation. Les bars sont le plus souvent fréquentés par des groupes (couples, amis, connaissances, collègues, etc.) qui ne se mêlent pas aux inconnus. Et il est improbable que deux solitaires fassent connaissance dans un bar. (Ça arrive, mais c’est l’exception plutôt que la règle.)
Un homme ou une femme s’assoit seul(e) au comptoir d’un bar ? Personne ne lui adressera la parole, sauf exception. Cette créature solitaire aura beau s’habiller sexy, se montrer disponible, balayer le bar de regards insistants, il ne se passera probablement rien. Entrer en contact avec un(e) inconnu(e) dans un bar est un exercice très délicat, que plusieurs considèrent avec beaucoup de méfiance. La plupart des gens l’interprètent comme une agression, une violation de leur vie privée.
Les bars, lieux publics, sont bourrés de gens qui ne veulent pas entrer en contact avec… le public ! Et on n’y observe pas de comportements de «solidarité de classe» : par exemple, les étudiants ne se mêlent pas à d’autres étudiants qu’ils ne connaissent pas, même s’ils ont des choses en commun qui pourraient les rassembler, amorcer une conversation. Et les célibataires, qui partagent tant de choses en commun avec les autres célibataires (une même réalité, les mêmes préoccupations, et souvent le même désir d’en finir avec la solitude !), demeurent seuls.
Je dois dire que vendredi soir dernier, dans mon bar de prédilection, j’ai vu plusieurs jeunes se dévorer des yeux, roucouler, s’embrasser, etc. Mais ils s’étaient déjà séduits. Ils se connaissaient avant de se donner rendez-vous au bar.
Le coin discothèque était assez populaire vendredi soir. Scène typique sur la piste de danse : un groupe de jeunes femmes habillées super sexy dansaient devant plusieurs hommes qui demeuraient en retrait, observateurs, les mains dans les poches. Peut-être que ces femmes avaient secrètement envie que les hommes les invitent à danser, qu’ils fassent preuve de galanterie… mais elles ne le montraient pas. Leur attitude, leur langage corporel se résumait à deux mots-clés : autonomie et indépendance.
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Vendredi soir, une question m’a traversé l’esprit : au fond, à quoi servent les bars ? Pourquoi les fréquente-t-on ? Pour boire ? On peut boire chez soi (et à bien meilleur coût). Pour la musique ? On peut en écouter chez soi (et seulement la musique que l’on aime). Pour danser ? Oui, mais de nos jours les bars privilégient une musique pop-électronique répétitive et peu sentimentale sur laquelle les gens dansent seuls (le slow et autres danses romantiques ont presque disparu). Tant qu’à danser en solo, aussi bien le faire dans son salon…
À moins que les bars servent de lieux de rassemblement pour des amis, collègues, etc. ? D’accord, mais pourquoi des gens qui se connaissent se réunissent-ils dans un bar et pas ailleurs ? Quelle est la «valeur ajoutée» d’un bar ?
On me répondra sûrement que ce qui fait la qualité d’un bar, c’est son «ambiance» : un décor agréable, une atmosphère chaleureuse, de la musique excitante, des conversations animées par l’alcool, etc. Si les bars sont des endroits si conviviaux, alors pourquoi se priver d’entrer en contact avec des inconnus ?
- Tous les billets de cette série : l’introduction, la soirée de dimanche, celles de lundi, mardi, mercredi et jeudi.

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Certains bars sont plus comme ça que d’autres ; si tu sors à l’est de l’avenue du Mont-Royal, dans le coin de Papineau, tu vas voir beaucoup ce phémonène de groupes déjà constitués et impénétrables. Si tu sors plus dans les pubs vers l’ouest de la rue (Baptiste, Baracca, Plan b, Bily kun), tu as plus de chances d’entamer des conversations avec des gens. Car la séduction tient avant tout à cela : entamer des conversations !
Il me semble que la drague survient aussi spécialement en fin de soirée, ou du moins après avoir ingurgité quelques verres. La drague, les rencontres, les jeux de séduction, sont plutôt évitées en mode 5 à 7 ou dans le créneau début de soirée.
@ Nicolas
C’est drôle, j’ai plutôt observé le contraire. Mont-Royal vers Papineau, l’ambiance festive (et dansante) de plusieurs bars contribue aux contacts et conversations. Alors que l’ambiance stiff de pub des endroits vers l’Est (ceux que tu nommes, entre autres), est sclérosée par les groupes d’amis qui viennent y prendre un verre et jaser entre amis, justement.