Le secret du succès de la pornographie

 

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la pornographie a tant de succès depuis quelques décennies ? Voici la réponse.

En 1977, deux jeunes écrivains français alors peu connus, Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, ont lancé un essai qui a fait beaucoup de bruit, Le nouveau désordre amoureux (Éditions du Seuil). J’ai découvert ce livre 30 ans après sa sortie, en 2007. Le chapitre sur la porno, «Pornograal ou la république des testicules», m’a épaté : enfin, on m’expliquait pourquoi et comment pornographie est si populaire, et sans prêchi-prêcha. nouveaudesordre

Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut ont rédigé Le nouveau désordre amoureux au moment où la pornographie, industrie en expansion, commençait vraiment à influencer les moeurs. Ils ont donc décrit les fondements de la société actuelle, où la porno est si banalisée.

Je vous résume leur propos.

D’abord, un peu de contexte. Les premiers films porno hard core apparaissent en 1969. Dans les années 1970, les audaces de l’industrie de la pornographie font scandale. Or la pornographie est indifférente à tous les discours et à toutes les critiques qui lui pleuvent dessus, qu’ils viennent de l’Église (qui déplore la promotion de valeurs amorales au possible), des féministes (qui dénoncent l’exploitation sexuelle des femmes), des esthètes cultivés (notamment des critiques de cinéma et de littérature, qui ne supportent pas la vulgarité et l’aspect super racoleur des productions porno), des nostalgiques de l’interdit (qui soulignent que ce qui était excitant avant l’avènement de la pornographie grand public est désormais banal, commun). Et la censure de la pornographie ne sert à rien, elle ne fait qu’exciter davantage l’intérêt du public.

Le secret du succès de la pornographie ? Elle déçoit tout le monde en prenant tout le monde à contre-pied. «L’unique valeur qu’affirme le porno et que recherche l’usager, c’est l’intensité sexuelle de ses images», écrivent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut à propos des films XXX. Les débats de société, la pornographie les ignore complètement. Le public veut du sexe en images, il paie, et c’est tout.

La pornographie est entièrement conforme aux fantasmes masculins (qui sont tous centrés sur le génital et l’éjaculation). Dans la pornographie produite par les hommes pour les hommes, on ne sait absolument pas quels sont les fantasmes féminins. Il n’y a aucun romantisme, ni sensualité. La pornographie, voyeurisme à l’état pur, n’a qu’une promesse : pour un prix modique, le client pourra tout voir. «Dans ce domaine, la publicité fonctionne toujours par surenchère : le prochain film offre l’ultime dévoilement.» Entraînée par ce mouvement, la pornographie est une fuite en avant dans le hard core ; il n’y aura plus rien d’infranchissable, prédisent les deux écrivains français en 1977. Les années 1980, 1990 et 2000 leur ont donné raison… et la fuite en avant continue.

Le consommateur de porno est passif, car une production XXX n’a presque pas de scénario, ignore la vraisemblance, ne stimule pas l’imagination. Tout est montré en gros plans, il n’y a pas de significations cachées, pas de mystère ou d’ambiguïté, rien à décrypter. Pour le consommateur, l’excitation provoquée par ces images explicites est de courte durée, car il constate rapidement le gouffre entre les acrobaties délirantes de la sexualité porno et sa propre vie sexuelle. Mais il reviendra à la pornographie en croyant que la prochaine fois, ce sera encore plus excitant.

Enfin, le public de la pornographie apprécie qu’elle soit délivrée des règles complexes de la séduction que l’on trouve dans les scènes romantiques et érotiques des productions culturelles. «Le public du porno ne vient pas seulement pour se rincer l’oeil, soulignent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, il veut aussi s’évader : au désir de consommation des séquences obscènes, s’ajoute une autre convoitise : changer de monde, vivre le temps d’un film l’illusion que la profusion sexuelle a remplacé la rareté, que l’immédiateté devienne la règle et qu’au règne de la solitude a définitivement succédé celui de la facilité.»

Dans ce texte de 1977, il y a plusieurs mots-clés décrivant la société qui est aujourd’hui la nôtre : illusion, profusion sexuelle, immédiateté, solitude, facilité…  La prolifération de la pornographie a étouffé la séduction.

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8 commentaires à Le secret du succès de la pornographie

  • Moukmouk dit :

    Oui, la porno c’est comme la pub, elle promet la satisfaction du désir, le bonheur par une action commerciale simple que tout le monde peut réaliser. Alors que la sexualité c’est la rencontre de deux personnes qui ont leurs particularités, leurs singularités, et que le bonheur ne se trouve que dans la complexe recherche de l’autre… mais justement c’est complexe et pas du tout commercial.

  • Loïc dit :

    Très bon article ! Le porno est une drogue dure qui rend c.n

  • mondom dit :

    Je connais un réalisateur qui se targue de faire des films pornos “scénarisés”…
    D’une part, il est obligé lors des tournages de revoir sa copie à la baisse (avec deux S) parce que les acteurs (et il n’a pas le choix, il se trouve que ceux qui jouent dans ces films-là ne sont pas les mêmes que ceux qui jouent dans d’autres genres cinématographiques, allez savoir pourquoi…) n’arrivent pas à lire, comprendre, mémoriser ou interpréter les dialogues fins et subtils qu’il leur concocte…
    D’autre part, le spectateur, quand bien même rentrerait dans la démarche intellectuelle en question, quand arrive (en général assez rapidement quand même, le but est quand même de vendre les films pour pouvoir continuer tout en espérant un jour pouvoir faire des films “normaux”…) la scène d’action, même s’il n’est pas d’un coup transformé en bête lubrique, vit cela différemment d’une simple page de pub pendant laquelle aller se faire un sandwich… quand bien même on imagine qu’il serait intéressé par l’intrigue au point d’en délaisser l’émoustillage, comment soutenir son attention avec ce genre d’action qui a du mal à prolonger le récit au vu d’un certain décalage dans le fond et la forme? Il n’a pas de choix, dans un cas comme dans l’autre, que de jouer sur les boutons “avance rapide” et “retour arrière”… ceux-là même que l’amateur masturbateur va utiliser aussi pour justement zapper les scènes de “comédie” (comme s’ils ne faisaient pas la comédie en faisant semblant de faire l’amour…).
    Dans tous les cas, le spectateur est piégé, et obligé d’être complice en même temps que dindon de la farce. Obligé donc d’en éviter l’affligeante vérité, et donc de se réfugier dans l’illusoire masturbation, avec en effet tous les faux-semblants que cela induit, alimente et entretient.

  • serty dit :

    L’explosion du porno coïncide exactement avec la castration psychologique des hommes a grande échelle (médias, livres…).
    En France au début des années 70 lors de l’émancipation des femmes (sous diverses lois), ce n’étaient pas les femmes les plus heureuse de ce tournant social, c’était les hommes.
    On connait la suite la stigmatisation systématique des hommes et la glorification systématique des femmes.
    Bref la France a sombré dans la misandrie peu d’années après l’Amérique du Nord.
    Voila pourquoi les mecs ne veulent plus draguer, ont les rabaisse sans arrêt!
    On leur a dit que draguer c’est mal, on leur a dit qu’avoir du désir pour une femme c’est mal.

    Si il y a quelqu’un doit arranger ça ce sont bien les RESPONSABLES, à savoir les FEMMES.
    Seront-elles capable de prendre leurs responsabilités ?

  • @serty : votre commentaire me laisse très, très perplexe…

    La pornographie, c’est à 99% du matériel réalisé par les hommes et pour les hommes. Quel est le lien avec la castration psychologique des hommes dont vous parlez?!?

    Et pourquoi attribuez-vous la cause de tous les problèmes aux femmes? Les hommes et les femmes ne sont-ils pas coresponsables des relations hommes-femmes?

  • Constant dit :

    @Serty
    Je crois que vous avez identifié un bon filon en soulignant le lien entre, d’une part, les gains formidables du mouvement de libération des femmes dans les années 60-70 et, d’autre part, l’explosion de la pornographie dans les mêmes années. Devant une femme libérée, un mâle dominateur à l’ancienne mode ressentira inévitablement un effet castrateur. C’est ce que M. Marsan a de la difficulté à comprendre et c’est ce qui le rend très perplexe. Il est peut-être de cette race d’hommes supérieurs, totalement au-dessus de ces tristes problèmes de la gent masculine moyenne…

    Je comprends aussi ce que vous dites: que la libération des femmes aurait dû, normalement, mener à une société plus libre, plus égalitaire, plus “fraternelle”. Dans une telle société, les échanges sexuels auraient normalement dû se simplifier plutôt que se compliquer. Cela a d’ailleurs été la première réaction de beaucoup d’hommes: l’espoir que les femmes allaient devenir des égales, des partenaires, des complices.

    Malheureusement, comme vous le dites, plutôt que de conduire à une société égalitaire et libertaire où le sexe serait plus abondant, le mouvement féministe nous a conduit à une société où le sexe est apparemment moins abondant qu’il l’était avant la libération des femmes… L’autonomie (nouvelle) des femmes les a conduites au célibat et à la solitude… entrainant du même coup le célibat et la solitude des hommes. Pourquoi est-ce ainsi? Je ne le sais pas. Ce n’est qu’une constatation. Il y a peut-être, sûrement, des raisons additionnelles à cette raréfaction du sexe dans la société, mais le féminisme et la liberté de choix des femmes y est certainement pour quelque chose.

    Si l’on désire une diminution de la pornographie dans la société, on devrait entreprendre une vaste campagne d’éducation et de propagande populaire visant à décoincer les femmes (jeunes et vieilles) et à leur donner le goût et le désir d’accepter et même de solliciter des avances et des propositions sexuelles. L’augmentation du taux général d’activité sexuelle dans la société serait le plus sur moyen de réduire la consommation de produits pornographiques.

    La société humaine devrait prendre exemple sur la société des bonobos.

  • @Constant : Votre commentaire est très, très intéressant ! (Et non, je ne me sens pas “supérieur”… ;-) J’essaie juste de comprendre la société dans laquelle nous vivons.)

    Je suis d’accord avec vous pour dire que l’autonomie accrue des femmes (qui est une bonne chose en soi) a des effets pervers : le célibat et la solitude.

    Je me me pose même la question suivante : et si, dans le Québec des années 2000, le célibat, la solitude, l’incommunicabilité entre hommes et femmes étaient des caractéristiques clef de la condition humaine ?

  • Mina dit :

    J’aime la porno. J’en regarde à l’occasion. Quelques minutes (images, son ou lecture pornographique) me suffisent généralement pour me faire battre le coeur et d’autres éléments de mon anatomie… Ça me plonge immédiatement dans un plaisir sexuel intense. C’est un petit moment agréable, qui peut être un prélude à autre chose, ou juste un petit intermède. Il y a des situations qui me plaisent davantage que d’autres, mais personnellement, je ne vois pas la porno comme une représentation des fantasmes masculins uniquement. Il y a de tout pour tous les goûts. Mais c’est certain que la porno ne parle pas de sentiments amoureux: un film sentimental ou érotique ne fait pas intervenir le même type de plaisir qu’un film porno. La porno (que ce soit en film ou en lecture) me permet d’enclencher l’élaboration de fantasmes sexuels imaginaires dans ma tête qui ne me sont pas accessibles “à froid”.

    Je pense que, comme dans tous les domaines, le problème est quand ça devient une obsession, et que ça nous empêche de fonctionner normalement dans les autres domaines de la vie.

À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. ›››

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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