Où sont les modèles masculins ? (4)
Au Québec, le manque d’initiative des hommes en matière de séduction et de drague s’explique peut-être par une pénurie de modèles masculins de réussite.
Je me suis amusé à faire un exercice : quels Québécois illustres peuvent apparaître comme des modèles, voire des héros pour les hommes ? Et quels sont ceux qui pourraient inspirer les séducteurs hétéros ? (Je me suis inspiré de l’essai du journaliste montréalais Mathieu-Robert Sauvé, Échecs et mâles. Les modèles masculins au Québec, du marquis de Montcalm à Jacques Parizeau, Les Éditions des Intouchables, 2005.)
Pour terminer cette série, voici un bref portrait de l’univers artistique.
Les écrivains. Il n’y a guère que Dany Laferrière que je peux spontanément associer à la séduction. J’adore ses propos (aussi pertinents que truculents) sur les relations hommes-femmes — rappelez-vous que Dany Laferrière s’est fait connaître en 1985 avec un roman intitulé Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.
Autrement, l’image de l’écrivain d’ici est peu reluisante. Par exemple, notre poète maudit Emile Nelligan, adolescent séducteur au visage d’ange, a été enfermé à l’asile dès l’âge de 20 ans, et ce jusqu’à la fin de ses jours. Hubert Aquin fut un écrivain de génie, élégant et propre de sa personne, mais il avait un tempérament parano et il s’est suicidé. Victor-Lévy Beaulieu est un monument littéraire, mais c’est un solitaire (et il a une grosse barbe). Yves Beauchemin est un auteur à succès fort sympathique, mais il n’a pas l’envergure d’un modèle de mâlitude. On cherche en vain un modèle d’écrivain sexy, adulé des femmes. Et l’on cherche en vain dans leurs personnages des modèles de réussite masculine (par exemple, les personnages de Michel Tremblay sont loin d’être des gagnants).
Les peintres. Jean-Paul Riopelle, le mieux coté des peintres québécois, avait certes beaucoup de panache, et il était un formidable séducteur, mais il a fait la meilleure partie de sa carrière (de peintre et de dragueur) en France. Dès les années 1950, il était un alcoolique fini. Comme plusieurs artistes de son milieu et de son époque, il fut un père absent (à ce propos, voyez le film documentaire Les enfants de Refus global de Manon Barbeau, lancé en 1998). Les autres célébrités de la peinture (Pellan, Mousseau, Dallaire, Lemieux, etc.) sont certes admirables, mais ils ne constituent pas des modèles incontournables pour les hommes d’aujourd’hui.
Les cinéastes. Denys Arcand, Gilles Carle et d’autres cinéastes ont fait de belles carrières, mais ils ne s’imposent pas en modèles masculins (leurs personnages de fiction non plus ; pensez seulement aux profs désabusés du Déclin de l’empire américain…). Personnellement, j’ai beaucoup d’admiration pour Michel Brault et Pierre Perrault, pionniers du cinéma direct. Dans leur film Pour la suite du monde (1962), chef-d’oeuvre du cinéma documentaire mondial, une communauté d’hommes se mobilise pour un projet collectif… et le réussit, rare moment de grâce masculine dans le cinéma québécois. Le film Les Ordres de Michel Brault est probablement la meilleure fiction de l’histoire du Québec (Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1975), où l’ont voit des hommes fiers et droits résister à l’arbitraire politique. Dans Un zoo la nuit de Jean-Claude Lauzon (1987), une scène de tendresse père-fils marque un moment singulier (et inégalé) dans l’histoire du cinéma québécois.
Autrement, le 7e art d’ici est particulièrement défavorable aux hommes : y défile un chapelet de pères absents et de fils à la recherche du père, d’alcooliques, de chômeurs, de ratés, de lâches, de suicidaires, etc.
Les chansonniers. J’ai l’impression que ce sont nos chansonniers qui, plus que les autres artistes, sont devenus des modèles masculins au Québec, car la chanson a toujours eu un énorme impact ici. Pensez seulement au quasi divinisé Félix Leclerc, à Gilles Vigneault (inébranlable depuis le début de sa carrière à la fin des années 1950), à Robert Charlebois (superstar des années 1970), à Richard Desjardins (aussi brillant dans la poésie que le militantisme écolo), à Jean-Pierre Ferland et son aura de séducteur, et plusieurs autres.
Gerry Boulet me semble un personnage particulièrement aimé de la population, malgré ses frasques de bum buveur de Labatt Bleue. Il personnalise bien le caractère inventif, débrouillard et déterminé des Québécois : après avoir fait ses classes dans la chanson yé-yé, il a créé de toutes pièces le rock francophone au Québec (avec Pierre Harel) à la fin des années 1960, puis il s’est lancé dans des entreprises assez originales, par exemple interpréter une messe rock à l’Oratoire Saint-Joseph (1972), se produire au Forum à une époque où les francophones n’avaient pas accès à cette scène (en 1980), monter les premières tournées d’envergure aux quatre coins de la province, et d’autres (bien racontées dans la biographie de Mario Roy, Gerry Boulet : avant de m’en aller, Art global, 1991). Sur le plan artistique, il est toujours demeuré intègre dans une industrie qui ne lui a pas fait de cadeau. Sous des airs de dur à cuire, il savait chanter ses émotions sur un ton très juste. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il se comportait en macho et il ne comprenait rien au discours féministe, quitte à passer pour sexiste (réécoutez notamment l’album Tonnedebrick, 1983), puis il a évolué vers une nouvelle sensibilité romantique : son album solo Rendez-vous doux, en 1988, démontre que l’on peut être à la fois mâle viril et séducteur sensible.
Après avoir mené une vie sentimentale assez olé olé, Gerry Boulet a fondé une famille stable. À la fin de sa vie, il a combattu le cancer avec courage. Près de 20 ans après sa disparition, il inspire toujours bon nombre d’artistes.
À tout prendre, je choisis Gerry Boulet comme héros mâle québécois catégorie alpha. Pour ses audaces, son originalité, sa ténacité, son authenticité.
- Le premier billet de la série porte sur des personnalités de la politique et des affaires, le second sur les révolutionnaires tranquilles et les intellectuels, le troisième sur les vedettes de la télévision et du sport.


Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.