Où sont les modèles masculins ? (2)
Au Québec, le manque d’initiative des hommes en matière de séduction et de drague s’explique peut-être par une pénurie de modèles masculins de réussite.
Je me suis amusé à faire un exercice : quels Québécois illustres peuvent apparaître comme des modèles, voire des héros pour les hommes ? Et quels sont ceux qui pourraient inspirer les séducteurs hétéros ? (Je me suis inspiré de l’essai du journaliste montréalais Mathieu-Robert Sauvé, Échecs et mâles. Les modèles masculins au Québec, du marquis de Montcalm à Jacques Parizeau, Les Éditions des Intouchables, 2005.)
Aujourd’hui, examinons le cas des précurseurs de la Révolution tranquille et des intellectuels.
Les réformistes tranquilles. Les Québécois sont fiers de leurs acquis de la Révolution tranquille, qu’ils aiment opposer aux misères d’une période qualifiée de «Grande Noirceur». En réalité, le contraste entre les deux époques est moins tranché. Les années 1940-50 ont été agitées par des réformistes avant la lettre, individus frondeurs qui ont préparé le terrain de la modernité. Ils me semblent aussi admirables, sinon plus, que les artisans du développement lors des années 1960.
Paul-Émile Borduas et les signataires de Refus global en 1948, par exemple. Le manifeste Refus global était un acte courageux dans un Québec figé. Le groupe de signataires a malheureusement éclaté, ses membres ont fui diverses tracasseries. Ce fut notamment le cas pour Paul-Émile Borduas : il a perdu son emploi de professeur, sa famille s’est disloquée, puis il s’est exilé à New York avant d’aboutir à Paris où il est mort dans la solitude. Pas exactement un modèle de réussite…
Le syndicaliste Michel Chartrand, dont les premiers faits d’armes remontent à la fin des années 1930, a beaucoup contribué à la pré-Révolution tranquille, de même que des militants syndicaux, les animateurs de la revue Cité Libre et des artistes, des enseignants et universitaires, etc. La plupart des réformistes des années 1950, rompus aux jeux de coulisses, étaient effacés. La mémoire populaire les a malheureusement occultés — sauf Michel Chartrand, aujourd’hui nonagénaire, un homme toujours populaire et apprécié des Québécois. Un authentique modèle masculin, d’autant plus que sa vie de couple et de famille (avec la militante féministe Simonne Monet-Chartrand) est aussi très inspirante.
Les intellectuels. En 2009, qui sont les intellectuels québécois les plus illustres ? Et quand je dis intellectuel, je pense aux gens qui interviennent régulièrement dans le débat public, qui n’ont pas peur de sortir du champ de leur discipline et qui brassent la cage. Quelques noms me viennent spontanément à l’esprit : Hubert Reeves, Normand Baillargeon, Gil Courtemanche… Le débat sur les accommodements raisonnables nous a permis de mieux connaître le philosophe Charles Taylor et l’historien sociologue Gérard Bouchard. Mes deux intellos préférés : l’essayiste Pierre Vadeboncoeur, au style lumineux et inimitable, ainsi que l’écologue Pierre Dansereau (qui fêtera bientôt ses 98 ans).
Certains artistes interviennent régulièrement dans les affaires publiques (mais je traiterai plus spécifiquement des artistes dans un autre billet). Sans oublier tous ceux qui alimentent le débat intello numéro un au Québec (débat qui écrase souvent tous les autres et qui finit par tomber sur les nerfs), celui de la question nationale.
Le principal handicap des intellos québécois : ils sont souvent ridiculisés. Le terme «intellectuel» est carrément péjoratif dans la Belle province, les penseurs n’ont pas de prestige. Ils ne s’imposent donc pas en modèles à suivre, encore moins en séducteurs.
- Le billet précédent est consacré aux personnalités politiques et du monde des affaires.
- Dans le prochain billet de la série : les vedettes de la télévision et du sport.


Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.