Les sites web de rencontre, pour le meilleur et pour le pire
Ils sont si présents que l’on oublie parfois qu’ils n’ont pas toujours existé. L’usage du Web pour faire des rencontres est un phénomène relativement récent dans l’Histoire (le premier site du genre, Match.com, a vu le jour en 1995 aux États-Unis), et pourtant entré dans les moeurs. Parfaitement intégré à notre mode de vie.

Les sites web de rencontre, carrefours de socialisation avec fiches personnelles, outils de communication, etc., sont à l’origine des réseaux sociaux Web 2.0 apparus après 2003, les MySpace, Facebook, Twitter et autres. Surtout, le Web a révolutionné la rencontre amoureuse. C’est du moins l’opinion d’un sociologue français, Pascal Lardellier, dans son livre Le coeur NET. Célibat et amours sur le Web (Éditions Belin, 2004), l’un des meilleurs ouvrages en français sur les sites web de rencontre.
Une révolution, vraiment ? Oui. Avec les sites web de rencontre, les futurs amoureux se découvrent «de l’intérieur», et à distance, avant de se rencontrer en personne. La rencontre physique n’étant plus un pré-requis à l’amour, il est possible de s’attacher à quelqu’un que l’on ne connaît pas physiquement. Cette situation était quasi impossible il y a seulement une quinzaine d’années.
La particularité de la rencontre amoureuse en ligne, c’est qu’elle se déroule de manière fragmentée, explique Pascal Lardellier ; petit à petit, les deux internautes en contact assemblent les pièces d’un puzzle. Au départ, les messages sont souvent distants. Puis un souvenir ou des goûts communs animent les interlocuteurs. Ils échangent des confidences dans des termes de plus en plus intimes. La longueur des messages s’accroît. Le besoin de consulter régulièrement ces messages se fait de plus en plus pressant. Les deux partenaires mettent en scène leur rencontre, se confient des fantasmes. Ils communiquent par téléphone avant de se donner rendez-vous dans un endroit choisi avec soin. Le puzzle est complété le jour de la rencontre en chair et en os.
Le jour J, celui de la rencontre, est souvent un moment très intense. Sur Internet, les débats sur l’apparence physique se sont limités à l’expression de quelques critères, puis à l’échange de photos ou de vidéos. Lors de la rencontre in ze real world, l’apparence physique décide de la suite des choses. Ça passe ou ça casse, en quelques secondes. Les deux individus enfin réunis accordent souvent une importance démesurée aux petits-détails-qui-tuent, «attention extrême, impitoyable, cruelle et presque injuste», souligne Pascal Lardellier. Un ongle sale ou une odeur désagréable peuvent tout anéantir. À l’inverse, un seul mot, un seul regard peut faire basculer la rencontre dans l’amour. Les déceptions sont difficiles à vivre, surtout lorsqu’on a longuement fantasmé sur l’autre sans le voir.
Le gros problème avec les sites web de rencontre, c’est qu’ils peuvent transformer une personnalité timide en véritable ermite : des célibataires qui ne sortaient pas souvent il y a quelques années ne sortent plus du tout aujourd’hui, car ils utilisent intensivement… les sites web de rencontre ! Internet a envahi toutes leurs relations sociales, devient leur seule chance de rencontrer quelqu’un et, paradoxalement, accentue leur solitude. (Get a life !, a-t-on envie de leur dire…)

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
Comme j’en parle souvent aux filles que je rencontre, c’est rendu “normal” de rencontrer via internet.
Évidemment, je porte un jugement d’un gars de 24 ans, mais dans un contexte où tout le monde a sa petite bulle iPod/auto/cocooning et où il est mal vu des fois d’aborder les gens, internet reste un moyen efficace… comme un “Je veux me faire aborder”.
Je suis d’accord que les sites web de rencontre ne favorisent pas la prise d’action pour faire des activités… mais bon, c’est pas tout le monde qui aime suivre des cours de danse sociale ou qui veut s’engager dans des activités à moyen terme dans le seul but de “rencontrer”?
Franchement, je crois que c’est un sujet à part entière que la rencontre par internet… mal ou bien, il y a quelque chose à creuser là-dedans dans notre société aseptisée!
Effectivement Marius, la rencontre par Internet est un sujet à part entière. J’aurai sûrement l’occasion d’y revenir dans ce blogue.
À brûle-pourpoint, je vous propose une petite réflexion.
J’ai l’impression que les sites web de rencontre sont beaucoup plus que des intermédiaires, beaucoup plus que de simples plate-formes de communication. Si les Québécois communiquent tant par bidules interposés, c’est peut-être parce qu’ils ne peuvent plus communiquer en se regardant dans le blanc des yeux. Si les gens ont tant besoin de faire partie d’un réseau, d’une tribu numérique, c’est peut-être parce que notre époque est marquée par la solitude affective et sexuelle, l’isolement, l’individualisme-narcissisme, la perte de repères et la perte de sens. Quand on a peur d’aborder les gens directement (dans le monde physique), on essaie de communiquer avec eux indirectement (dans un univers électronique).
À mon humble avis, le développement des outils numériques de communication et de réseautage est proportionnel aux difficultés que nous éprouvons, sur le plancher des vaches, à tisser des liens sociaux significatifs (notamment dans les relations hommes-femmes).
Qu’en pensez-vous ?
Bonjour,
Bien que votre avis par rapport aux médias sociaux en général, et aux sites de rencontre en particulier, soit assez répandu, je ne le partage pas. Je suis une grande utilisatrice de médias sociaux, et je suis également inscrite sur des sites de rencontre. Tous ces outils me permettent d’enrichir ma vie sociale. Facebook me permet de savoir qu’un ami que je n’ai pas vu depuis longtemps est, par hasard, de passage à Montréal, et voilà une occasion d’aller prendre un verre. J’apprends par Twitter qu’une amie cherche quelqu’un avec qui partir en randonnée : et si on y allait ensemble ? C’est également un peu ce à quoi me servent les sites de rencontre. J’y suis inscrite sans autres attentes que de rencontrer de nouvelles personnes. Bien sûr, au départ, j’ai été très déçue. Plusieurs hommes inscrits sur ces sites sont en fait déjà en couple. Ou alors leurs attentes ne sont pas exprimées très clairement. Mais maintenant que je prends les choses plus à la légère et que je cherche à m’amuser avant tout (et ici, je ne parle pas de sexe nécessairement), les sites de rencontre me donnent l’occasion de sortir un peu plus souvent que si j’attendais après mes amis (la plupart en couple d’ailleurs, ce qui les rend pas mal moins disponibles). C’est une belle alternative aux soirs trop nombreux que je passe seule, à défaut d’avoir quelqu’un avec qui faire des activités. Bien sûr, les blind dates ne sont pas toujours des succès. Il y a des soirées où, franchement, j’attends avec impatience que chacun vide son verre, pour avoir enfin une raison de repartir chez moi. Mais en général, je m’amuse bien. J’ai des discussions intéressantes. Je planifie des activités. J’en profite pour découvrir de nouveaux endroits et, en prime, j’ai toujours des histoires intéressantes à raconter à mes collègues. Oui, vraiment, les sites de rencontre ajoutent beaucoup de piquant à ma vie. Rien à voir avec la vie d’ermite !
Bonjour Johanne. Je n’ai pas voulu signifier que l’usage des sites de rencontre transforme automatiquement un individu normal en ermite. Je voulais simplement souligner un des périls d’une vie assistée par ordinateur : se réfugier dans un monde parallèle, perdre l’habitude des contacts sociaux dans le monde physique.
À la lecture de votre commentaire, je constate que vous utilisez les sites de rencontre et les réseaux sociaux pour stimuler votre vie sociale (et non pour compenser une vie sociale insatisfaisante). Planifier ses activités, s’amuser, et ne pas surinvestir la séduction, la drague (qui doivent être considérés comme un jeu): je crois qu’il s’agit de la meilleure manière de rencontrer des gens intéressants.
Ce qui tue la drague au Québec, c’est cette lourdeur, cette peur du rejet, ce manque de spontanéité dans le premier contact avec l’autre…