Être fauché n’empêche pas de draguer…
J’ai récemment terminé la lecture des mémoires de Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, gros ouvrage publié en mars dernier aux Éditions Gallimard. Un livre pour mes vacances, lesquelles ne sont d’ailleurs plus qu’un souvenir lointain…
Né en France en 1925, Claude Lanzmann est journaliste, directeur de la revue Les Temps modernes. Il a également eu une carrière de cinéaste. Son film le plus connu, le puissant Shoah, lancé en 1985, dure plus de neuf heures ! Il fut le conjoint de Simone de Beauvoir de 1952 à 1959, laquelle était de 17 ans son aînée. La preuve, si elle devait encore être faite, que l’amour se moque des différences d’âge.
Quoi qu’il en soit, si je vous parle de ce livre aujourd’hui, c’est pour porter à votre attention une petite anecdote narrée par Lanzmann concernant ses années de jeunesse. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, il a 20 ans et se sent désœuvré. Pendant le conflit, il a fait partie de la résistance et il a risqué sa vie à maintes reprises ; une fois la guerre finie, il retourne sagement aux études.
L’un de ses loisirs préférés ? Draguer sur les Champs-Élysées, à Paris. Il drague effrontément avec un ami, Jean Cau (lequel fut par la suite secrétaire de Jean-Paul Sartre, écrivain, grand reporter et même parolier). À l’époque, les deux jeunes gens n’avaient pas un sou vaillant, ils étaient fauchés comme les blés. «Il fallait suppléer à ce manque par la parole, une étourdissante parole, afin d’étourdir littéralement l’objet du désir», raconte Lanzmann.
«Nous avions, Cau et moi, élaboré un système hautement démocratique, perfectionné au fil des jours de sortie. La règle fondamentale en était l’alternance. Quels que soient l’attrait ou le sex-appeal de la proie convoitée, seul celui dont c’était le tour de tenter sa chance avait le droit de le faire, même si la tentative précédente s’était soldée pour l’autre par un échec», poursuit-il. Ils avaient même échafaudé un système de signaux à distance, pour indiquer au camarade resté en retrait comment se déroulaient les choses. «Se gratter l’oreille droite signifiait : “Par pitié, continue à suivre, ça ne marchera pas”, la main sur la cuisse : “Doute! Doute! Ne pars pas”, le poing fermé : “Espoir… mais reste encore”, la main gauche levée, doigt écartés : “Victoire, je la lève, vis ta vie.”»
En matière de drague, on peut donc être fauché… et inventif. Alors bon week-end !

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.