J’ai tué ma mère
Avez-vous vu J’ai tué ma mère, le film québécois le plus talentueux de l’heure, joué et réalisé par le jeune surdoué Xavier Dolan ? Si oui, avez-vous remarqué à quel point ce film brosse un portrait saisissant du triste état des relations hommes-femmes au Québec ? (Et ce bien que le personnage principal du film soit homosexuel.)
Voyez plutôt…

- J’ai tué ma mère met en scène la révolte d’un adolescent qui veut (métaphoriquement) tuer sa mère, mais qui ne parvient pas à s’en détacher (il ne veut pas renoncer au confort domestique assuré par sa môman), donc qui ne veut pas prendre la décision ferme de devenir un adulte. Autrement dit, ce jeune homme se prépare un avenir d’adolescent attardé, comme on en croise tant au Québec.
- Dans J’ai tué ma mère, les hommes adultes et responsables brillent par leur absence (le père de l’adolescent, par exemple), ou ils sont grotesques (le directeur du pensionnat) , comme on en croise tant au Québec.
- Les seuls personnages qui draguent et qui vivent l’amour sont des adolescents homosexuels, et ils le font malgré les obstacles (déni des parents, homophobie à l’école). Les adultes hétéros semblent tous solitaires (mère monoparentale, père absent, etc.), comme on en croise tant au Québec. Un Martien qui visionnerait J’ai tué ma mère pourrait en conclure qu’il n’est vraiment pas valorisant d’être hétéro au Québec, et encore moins d’avoir des enfants!
- Les personnages du film les plus solides, les deux pieds sur terre, sont féminins : la mère monoparentale de l’adolescent révolté (elle se lève tous les jours à 5h30 pour bosser et elle fait de son mieux), l’enseignante qui encourage l’adolescent à persévérer, la directrice de l’agence de marketing, etc. Des femmes autonomes, comme on en croise tant au Québec.
«La force d’un artiste comme Dolan, c’est de nous révéler une part de nous-même», écrit le chroniqueur Christian Rioux dans Le Devoir de vendredi dernier. Et quel est le portrait révélé par J’ai tué ma mère ? «Le cul-de-sac dans lequel semble se débattre le Québec d’aujourd’hui», notre «impuissance personnelle et collective», affirme Christian Rioux.
J’ajouterai que le Québec mis en scène dans J’ai tué ma mère est une société féminisée : les femmes constituent les forces vives de la nation. Tous les hommes, complexés ou lâches, se définissent par rapport à elles. Et lorsqu’ils vivent un conflit avec une femme, ces hommes choisissent la fuite.
La fuite de l’homme face à ses responsabilités est une constante du cinéma québécois de fiction, depuis les classiques des années 1960 À tout prendre et Le chat dans le sac (qui ressemblent à J’ai tué ma mère), et ce n’est pas un hasard. Les cinéastes s’inspirent de ce qu’ils observent autour d’eux : la fuite est trop souvent la réaction typique de l’homme québécois dans une foule de situations (dont la drague).

Jean-Sébastien Marsan
Emmanuelle Gril
Ce blogue est un complément au livre Les Québécois ne veulent plus
draguer, disponible en librairie; 99% du contenu de ce blogue est
original.
La question que je me pose toujours lorsque ce sujet est abordé, c’est d’essayer de savoir où, quand et comment un tel changement s’est effectué dans notre société québécoise et je me surprends peut-être à penser que cela peut remonter bien avant la révolution sexuelle, bien avant la montée en force du féminisme et de la confusion masculine sur ce qu’elles voulaient à ce moment-là : naissance de l’homme-rose versus homme-macho, etc.
Chez nos grands-pères, c’est quand même la femme qui s’occupait de la famille tandis que l’homme était au champs ou souvent absent six mois par année. Les rôles sociaux étaient peut-être mieux définis mais étaient-ils précuseurs ce que le l’ont vit aujourd’hui ? Je l’ignore, je m’interroge simplement.
Je m’éloigne du sujet…
Mais non Mazsellan, vous ne vous éloignez pas du sujet; vous êtes en plein dedans! Le Québec d’aujourd’hui est marqué par le Québec d’hier, notamment par la persistance du caractère effacé de l’homme québécois d’antan (qui s’absentait pendant de longues périodes pour travailler aux champs, en usine, etc.) pendant que sa douce moitié, figure forte et stable, régnait sur la sphère domestique. Ce contraste fait partie de notre culture, et il continue probablement à influencer nos comportements…
Bonjour Mazsellan,
Je partage entièrement l’opinion de mon comparse Jean-Sébastien. D’ailleurs, plusieurs éléments portent à croire que la société québécoise en est une de type matriarcal. Dans le passé, l’absence prolongée des hommes qui partaient travailler en forêt, à l’usine, aux champs, etc., a progressivement conféré aux femmes le rôle de maître de maison. Nul doute que cela a eu un impact important et contribué à façonner le Québec d’aujourd’hui.
Tant mieux si je n’étais pas dans le champ avec mon commentaire initial. Je ne suis pas un sociologue alors mon opinion parfois… Et concernant le Québec d’hier, je me suis façonné mon idée suite à mes recherches généalogiques (lectures de contrats notariés surtout, où la femme n’est présente que si l’homme l’autorise) et ce que j’ai pu lire ces dernières années. La femme gérait l’intérieur, la famille, tandis que l’homme gérait le rapport à la société.
Ceci dit, le sujet peut être vaste, mais il n’en demeure pas moins que cela a un impact quotidien et pour les hommes, et pour les femmes d’aujourd’hui, d’où ce blogue et votre bouquin à venir qui, je l’espère, apportera des explications et des pistes à suivre. J’ai failli dire des pistes de survie… Oh, j’l'ai dit
Et ce phénomène qui nous intéresse, est-il uniquement québécois ?
Regarder le passé pour se comprendre, ok, mais maintenant qu’on le sait, comment pouvons nous évoluer en tant qu’individu et en tant que société ? J’peux vous dire qu’en tant qu’individu, post-séparation, j’ai du mettre mon pied à terre et décider moi-même ce que j’étais. (J’ai fait ça dans un billet surprenant sur mon blogue). Je n’ai plus laissé le choix à la société matriarcale (ou aux femmes, amies etc.) de décider. Et à partir de ce moment là, j’ai remarqué une hausse de mon succès dans mon rapport avec les femmes.
PS: J’ai commencé à regarder le film Le chat dans le sac. J’vais pouvoir m’en faire ma propre idée
Faudrait que je vois J’ai tué ma mère aussi…
Rebonjour Mazsellan. Pour répondre à votre dernier commentaire, je crois que nous vivons une époque formidable: au XXIe siècle, un Québécois (ou une Québécoise) peut se réinventer de A à Z s’il en a envie, il a toute latitude pour le faire. Ce qui n’était pas possible autrefois: dans le Québec des années 1950, par exemple, la société québécoise était moralisatrice, elle encadrait les individus de manière étroite, l’Église et Duplessis pesaient de tout leur poids, etc. De nos jours, les structures autoritaires et institutionnelles ont presque disparu. Ce n’est plus la société qui forge notre identité, c’est à chaque individu se de forger une identité. Cette grande liberté dont nous profitons est à la fois exaltante (chaque individu est libre de s’inventer et de se réinventer) et anxiogène (la liberté totale est aussi synonyme de solitude, d’isolement, de perte de repères et de perte de sens).
Le chat dans le sac est un film très révélateur sur le Québec contemporain et les relations hommes-femmes, à mon avis. Le personnage principal, Claude, est un intello révolté. Il passe le plus clair de son temps à se sentir étranger au monde qui l’entoure. Sa petite amie, dynamique et attachante, le quitte (et on la comprend d’en avoir ras-le-bol d’un gars qui cultive son errance existentielle). Devinez la fin? Claude fuit! (À la campagne.) Dans À tout prendre, un autre intello névrosé, qui se prénomme Claude lui aussi, vit une histoire d’amour avec une femme formidable (une mannequin d’origine haïtienne) qui le force à avouer son homosexualité. Il quitte sa blonde; elle est enceinte, il refuse de l’aider. Devinez la fin? Claude fuit! (À l’étranger.)
Bon visionnement!