Recherche coupables désespérément

 

Pourquoi les Québécois se montrent-ils si timides dans l’arène de la drague et dans l’univers de la séduction ? D’où vient ce repli sur soi, ce désarroi, ce refus de l’Autre ?, demandais-je dans mon billet d’hier.

Vaste question… Plusieurs présumés coupables sont généralement montrés du doigt. Passons-les rapidement en revue.

Un manque de savoir-vivre et d’éducation. Les Québécois semblent souffrir de lacunes en matière d’éducation sentimentale. Les parents n’apprennent pas à leurs enfants les règles élémentaires de la galanterie, et ce n’est pas l’école qui comblera ce vide.

Le féminisme. Autonomes, déterminées, sûres d’elles, les Québécoises ont bien intégré les acquis du féminisme. Elles sont les grandes gagnantes de la guerre des sexes qui a fait rage dans les années 1970-80 (sur le plan économique, par exemple, les Québécoises font aujourd’hui beaucoup mieux que les hommes). L’identité masculine, pour sa part, est fragilisée; privés de modèles (et souvent de pères) auxquels s’identifier ainsi que de rites de passage significatifs, les hommes vivent une crise profonde. Aujourd’hui, les hommes auraient peur des femmes.

L’idéologie du Grand Amour. Beaucoup de Québécois croient dur comme fer à l’existence d’un partenaire qui leur est fatalement prédestiné. C’est l’espérance du coup de foudre, de l’âme sœur, de l’amour-pour-la-vie… Ce rêve de contes de fées nous empêcherait de remarquer des partenaires potentiels, dans notre entourage immédiat, avec qui nous pourrions être heureux. Ajoutez à cela des standards de beauté romantique irréalistes (ceux d’Hollywood, par exemple) et vous obtenez un formidable concentré de fantasmes impossibles à satisfaire.

La révolution sexuelle. Avec la disparition, en quelques décennies seulement, de la plupart des tabous sur la sexualité, les mentalités et les comportements ont évolué. Nous devrions donc être en mesure de vivre des rencontres amoureuses plus aisées, spontanées. Ce n’est pourtant pas le cas… Avons-nous vraiment tiré toutes les leçons de la révolution sexuelle de la seconde moitié du XXe siècle ?

La pornographie. Fruit de la révolution sexuelle, l’industrie de la porno est peut-être le pire éteignoir des passions. Le raz-de-marée pornographique, degré zéro de la séduction, troublerait nos conceptions de la sexualité et affecterait la communication homme-femme. (Pour en savoir plus sur la porno, un classique : Le Jaguar et le Tamanoir du regretté anthropologue Bernard Arcand.)

Le projet national avorté. Certains affirment que la question nationale non résolue contamine les relations hommes-femmes : une société (ou une nation, ou un peuple, ou ce que vous voudrez…) qui n’a pu acquérir son indépendance serait congénitalement condamnée à l’échec.

La solitude. Au Québec, la proportion de ménages composés d’une seule personne passe de quelques points de pourcentage dans les années 1950 à près de 30 % en 2001. Dans certains quartiers urbains, la solitude narcissique (habiter fin seul dans sept pièces et demie…) est un must. Doit-on y voir le signe d’un refus de l’Autre ?

L’atomisation sociale. D’autres voient dans le Québec une simple société de surconsommation, un ramassis d’individus hyperindividualistes. Abrutis de plaisirs artificiels, les Québécois seraient incapables de sentiments et de lien amoureux. Nous sommes si souvent isolés dans nos voitures et devant nos téléviseurs, pourquoi en serait-il autrement dans notre vie amoureuse ?

La précarité. Les bouleversements économiques et la précarité de l’emploi auraient pour effet pervers de déstabiliser la sphère sentimentale. Les Québécois ont souvent l’impression que plus rien n’est stable et que le futur est incertain, au travail comme dans la sphère privée.

Nous pourrions poursuivre cet exercice en explorant toutes les facettes de la «québécitude» : notre histoire, notre climat, notre alimentation, nos institutions, etc. Arrêtons-nous ici pour l’instant.

Pour tous les peuples du globe, l’amour demeure sans aucun doute l’une des plus importantes finalités de l’existence, voire «le» sens de la vie. Comment expliquer qu’au Québec la rencontre amoureuse soit si ardue, souvent tuée dans l’œuf ? Comment expliquer que des gens tout ce qu’il y a de présentables, disponibles, qui ont toute latitude pour sortir, pour fréquenter des célibataires, rencontrer des gens intéressants, etc., refusent de le faire ?

Qu’en pensez-vous ?

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6 commentaires à Recherche coupables désespérément

  • @Milagag: Dans votre commentaire, il y a quelques passages qui me surprennent. Vous dites que vous n’aimez pas vous faire complimenter, vous n’aimez pas que l’on suggère que vous êtes belle, différente, spéciale, etc. Mais alors, comment peut-on vous draguer? Qu’est-ce que vous aimeriez voir et entendre chez les hommes?

    Repenser la drague est une très bonne idée (et c’est un des objectifs de ce blogue). Par quoi commenceriez-vous? Quelles sont vos suggestions?

  • Milagag dit :

    Et pourquoi pas tout simplement repenser la drague? Pourquoi parler de drague en terme unidirectionnel: de l’homme vers la femme? Je suis une jeune femme de 23 ans, je me considère assez libérée, probablement plus que la moyenne… et j’ai toujours été particulièrement mal à l’aise avec la drague “traditionnelle”. Il ne faut pas oublier, je crois, que la séduction se retrouve dans la plupart des relations: en amitié, on désire plaire dans une certaine mesure, être agréable, se montrer sous nos beaux jours: même chose envers nos collègues de travail, et même dans la famille… le but de la séduction étant de se montrer sous son meilleur jour pour que les autres aient envie de notre compagnie, par exemple, et c’est un comportement qui n’est pas négatif, s’il est utilisé à de bonnes fins, de manière disons raisonnable. Mais la drague traditionnelle, celle qui nous couvre de compliments, nourrit l’ego narcissique et est loin de nous être nécessaire. Elle n’est pas réaliste non plus. Elle nous complique la vie! Pourquoi être nostalgique de tels comportements? Quoi de plus ennuyeux que de discuter avec quelqu’un de qui vous sentez de loin l’intérêt derrière les paroles… quoi de plus ennuyeux qu’un homme qui vous rappelle constamment que vous êtes une femme et non un individu à part entière avec ses spécificités propres… Car lorsqu’on nous drague de cette manière, en tentant de nous faire accroire que nous sommes “différentes”, “spéciales”, “belles”, etc, on ne se sent que plus vulnérable, et lorsque l’on voit la supercherie, on se sent infiniment banale, de toute façon. Pas de drague ou bien la réinventer, mais au profit à la fois de l’homme et de la femme, s’il vous plaît…

  • Sisyphe dit :

    Vous avez rencontré des gens de diverses origines, soit. Reste que nous, les Québécoises, sommes vraiment satisfaites des hommes québécois. Le jeu de la séduction se joue d’égal à égal; avoir une vraiment bonne discussion avec un homme, c’est beaucoup plus intéressant pour moi que de me faire siffler sur la rue par un machiste fini qui, somme toute, ne remarque que mon corps. Et surtout, siffler est un acte qu’on associe socialement au masculin; c’est peu accepté pour une fille de faire l’inverse.
    Il ne faut pas oublier que la séduction est culturelle, et qu’entre nous, on se comprend.
    Et surtout, on en a assez du discours binaire sur les genres: les filles sont comme ci, les gars sont comme ça. Ce discours entraîne la réification des comportements qui sont dénoncés.

  • Jean-Sébastien Marsan dit :

    Bonjour Isabelle,

    Ce seraient surtout les Françaises qui se plaigent d’être peu ou pas ou mal draguées? J’en doute. Pour le livre Les Québécois ne veulent plus draguer et encore moins séduire, nous avons rencontré des gens de diverses origines, établis au Québec depuis des siècles ou immigrants récents. Tout le monde s’est plaint de la sévère pénurie de galanterie et de manoeuvres de drague au Québec; tout le monde avait conscience qu’au Québec, il y a un malaise face à la rencontre amoureuse. Nous avons donc essayé de comprendre pourquoi.

  • Isabelle dit :

    Autre coupable : le travail. Les nombreuses heures au bureau - et l’inévitable quête de la performance - qui tuent la libido et mangent le temps libre qui permettrait à ce fameux “québécois moyen” de flirter.

    Une remarque : il me semble que ce sont surtout les Françaises qui se plaignent de ne pas être -bien, mal ou du tout - draguées. Peut-être une vieille nostalgie de la vie d’avant ? C’est drôle, car je ne pense pas avoir eu le sentiment d’être délaissée, moins regardée, etc. depuis 15 ans. Cela se fait sûrement plus subtilement, différemment, sans doute moins qu’en France où c’est un sport national, les manières sont sans doute plus gauches mais les œillades aussi brûlantes.

    Est-ce que je me trompe tant que ça ?

  • so dit :

    Pourquoi… peut-être parce qu’à la base on oublie que c’est un jeu.

    Le but c’est pas toujours de “closer” … c’est juste de jouer le jeu, pour le plaisir, ce que plusieurs semblent oublier!

    Et comme on oublie que c’est un jeu, ça devient très impliquant de draguer…

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À propos des auteurs
Jean-Sébastien MarsanJean-Sébastien Marsan
Longtemps, j'ai été pétrifié de frayeur à l’idée d’approcher une créature du sexe opposé. Mes premières tentatives furent au mieux très compliquées, au pire lamentables. Je ne savais comment m’y prendre. Pour une raison bien simple: personne ne me l’avait appris. >>>

Emmanuelle GrilEmmanuelle Gril
Ce fut tout un choc quand j’ai atterri dans la Belle province, il y a plus de 20 ans. Le climat rigoureux, certes, mais pas seulement. L’attitude des hommes aussi, qui se tiennent cois et muets devant la gente féminine. Pas le moindre sifflet appréciateur, pas la plus petite œillade… Ciel, mais que s’est-il donc passé ?, me disais-je à l’époque.
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